Par notre travail patient dans les formations, conférences, débats, écritures nous partageons la volonté de construire de l’intelligence collective, de dépasser le paradigme psycho-pathologique et culpabilisant qui rive les parents pauvres et leurs enfants à un passé négatif, réduit à des « matériaux », rendu indépassable par les méthodes actuelles de « prise en charge » des familles.

Personne n’est pauvre dans son essence humaine. Le pauvre le devient lorsqu’il est désigné comme étant en difficulté, acculé aux normes des professionnels, convoqué sur le banc des accusés par une « information préoccupante », observé tel une bestiole par les experts en psychopathologie-comportementaliste qui sont – comme le dit Ariane Mnouchkine – les « pleureuses et les vestales d’un passé avorté ». Les théories portées par le pouvoir des institutions barrent le chemin du choix, le droit de « tourner la page » pour vivre – en s’appuyant sur  les compétences des professionnels et les prestations – de nouvelles conditions et expériences de vie.

Le devenir humain dépend des théories utilisées dans l’action sociale et dans ses méthodes de gouvernance.

Qui est le « pauvre » ? Comment le définir? La pauvreté est intégrée dans l’Etat comme une « condition socialement reconnue », qui dépend des normes en vigueur dans la société et plus spécialement de la politique de l’action sociale. Le sociologue G. Simmel a donné une définition objective à cette catégorie. Sont pauvres ceux dont le statut social est désigné par les institutions de l’action sociale et auxquels la législation et la pratique administrative attribuent le droit de recevoir des revenus directs ou des prestations en nature, tout en leur imposant des comportements et une transparence de leur vie privée qui touchent à leur dignité humaine.

Il ne suffit plus de distribuer des prestations et « aides » pour que la condition du pauvre change. Ces prestations doivent être rattachées à des conditions juridiques, anthropologiques et pratiques mises en oeuvre par les institutions qui instituent un minimum anthropologique de dignité et de liberté avec l’application de la présomption d’innocence et dur aspect de la vie privée. Le  développement d’une approche globale d’action sociale fondée sur les signes sociaux de dignité, de réciprocité et de réversibilité est un des chantiers d’Artefa.

Chaque système et chaque pays génère ses propres « pauvres », ce qui renforce le pessimisme et la standardisation de la politique d’Etat dans la prolifération des catégories plus ou moins « voilées » de pauvres. Derrière les dispositifs d’aides se cache la principale préoccupation d’un système libéral comme le notre, dépendant du marché et du pouvoir d’achat des individus : alimenter la consommation des pauvres. (cf. Lautier Bruno. L’étude de la pauvreté est-elle un substitut à l’étude du développement ? . In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°160.) Le pauvre n’est pas « hors-circuit »: il est une des cibles de la grande consommation.

Dès qu’une institution exerce sa force instituante pour construire (dans ses écrits et discours) un « passé avorté » qui enferme les personnes dans une mémoire de déchéance, d’échec et de haine de soi. Haïr ses parents ciblés comme « toxiques » ou coupables du placement de l’enfant est un des attributs de ce « passé avorté ». Et lorsque les institutions censées modifier la condition humaine de ceux qui viennent vers eux génèrent la reproduction de la déchéance, de la haine et des malheurs, alors cette société ne bascule-t-elle pas  dans sa propre destruction ? Et les professionnels ne deviennent-ils pas les « serviteurs de la mort » ,  dépossédés de vision politique et éthique de leur métier ?

Les dispositifs d’information préoccupante,  les « contrats » léonins du RSA,  la tutelle, le fait de devenir jeune majeur … tous ces prestations du service public sont-il génératrices de justice sociale, de principe d’espérance (Bloch) et du vivre-ensemble ?

Ainsi,  dans le contrat jeune majeur : quelles sont les conditions d’exercice du droit de choisir, de se tromper, de découvrir la liberté, de se constituer une vie privée à l’abri des professionnels, de gérer son argent, bref, de sortir d’un système d’assistanat ? Combien de jeunes majeurs s’en sortent et témoignent de leur vie de citoyen ? Combien entrent dans les conseils d’administration des institutions ? Combien parviennent à fonder une famille « comme tout le monde » sans avoir à rendre des comptes aux services sociaux qui apposent sur son front le tampon  « connu par nos services » ?

Ce sont les méthodes d’observation et de narration des institutions qui fabriquent la  réalité et l’identité des personnes que nous sommes obligés de mettre en chantier.

Nulle responsabilité ne peut exister sans dignité.

Quelles sont les ouvertures vers une société respirable ( Michel de Certeau) ouverte vers l’avenir, où les « bénéficiaires » des prestations peuvent dormir en paix et se réveiller sans avoir à subir les injonctions qui détruisent leur position verticale et de leur autorité ? L’autorité de leur parole existe-t-il dans les rapports qui les concernent ?  Quelle est la condition humaine des parents dans la protection de l »enfance ? Quel est le respect de la dignité humaine dans le RSA, dans les tutelles ? Quelles sont les expériences de co-éducation ouvertes à la créativité entre parents et enseignants dans de l’ Education nationale ? Quelle intelligence et quelle espérance font émerger les institutions censées accompagner les adultes ou contribuer à l’éducation des enfants ?

Ariane Mnouchkine impulse le chantier de déconstruction de la peste de négativité et de soupçon qui envahit les institutions:

« Je nous souhaite d’abord une fuite périlleuse et ensuite un immense chantier.

D’abord fuir la peste de cette tristesse gluante, que par tombereaux entiers, tous les jours, on déverse sur nous, cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l’autre, de méfiance de tout le monde, de ressentiments passifs et contagieux, d’amertumes stériles, de hargnes persécutoires.

Fuir l’incrédulité ricanante, enflée de sa propre importance, fuir les triomphants prophètes de l’échec inévitable, fuir les pleureurs et vestales d’un passé avorté à jamais et barrant tout futur. »

à lire la suite ici:

Voeux Ariane Mnouchkine 2014

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A propos artefa

directrice d'Artefa, anthropologue, écrivain, traductrice
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