« Parrainage de proximité » : l’alliance éducative entre parents et bénévoles pour l’enfant

L’expérience de Maria Maïlat dans l’innovation du « parrainage de proximité »:

  • en qualité de chargée de mission à la Délégation interministérielle de la famille entre 1999-2004, elle rédigé le premier document à l’intention des politiques et des experts, ainsi qu’à l’intention des associations, ce qui a contribué à la création d’un groupe de travail interministériel qui a élaboré les fondations d’une politique de « parrainage de proximité ».
  • Membre et contributeur de ce premier groupe interministériel concernant le parrainage de proximité – Contribution et rédaction du rapport.
  • Entre 1999 et 2020, Maria Maïlat a accompagné et accompagne des nombreux groupes ou réseaux dans toute la France qui réfléchissent et mettent en place des actions de « parrainage de proximité » avec des associations nationales, des fondations et avec le soutien des collectivités territoriales
  • elle a participé à la fondation de l’Union nationale des associations de parrainage de proximité et a créer un corpus de références anthropologique et de philosophie (plusieurs traces écrits peuvent être transmises à ceux le souhaitent).

Contribuer à l’enrichissement de la socialisation, de l’éducation et de l’épanouissement de l’enfant                                                                                                          Le but est d’alimenter le champ des représentations sociales qui impulsent et donnent corps aux actions de coopération, voire d’alliance, avec la famille. il s’agit de proposer une alternative qui limite la prolifération d’un discours causal qui inculpe les parents comme « causes » de l’in-adaptation de l’enfant aux normes de l’école ou d’autres institutions. Comment faire un pas de côté par rapport à des approches porteuses de diagnostic pathologisant les liens parnets/enfants et qui portent un regard pénal sur les parents? Comment penser des rapports horizontaux entre les parents et les autres adultes, ainsi que des formes de coopération et d’alliance pour l’enfant ? Cela exige également de repenser les rapports (aujourd’hui conflictuels et de concurrence) entre bénévoles et professionnels.

Il s’agit de clarifier les potentialités, les limites et les perspectives du « parrainage de proximité »  tout en critiquant la STANDARDISATION des discours concernant les relations parents-enfants, standardisation enfermant le parent et l’enfant dans une fantasmagorie destructrice où la surveillance et la pénalisation – enseignées dans les formations et exercées sur le terrain – empêchent toute construction politique des rapports d’égalité et de solidarité entre les parents et les autres adultes. La « parentalité » est une notion négative, en creux, une formule incantatoire ou une arme dirigée contre le parent, aussi bien dans la guerre menée par les institutions de protection de l’enfance contre les parents (au nom de la « protection de l’enfant ») soit la guerre au moment du divorce entre les parents.

Dans les actions de « parrainage de proximité », il s’agit de développer des expériences de vie quotidienne entre adultes  (parents/bénévoles) auxquelles participent les enfants. Ces actions enrichissent les expériences de découverte de la culture et de la nature, contribuent au bien-être des enfants. la priorité est donnée aux actions collectives réunissant plusieurs enfants, ce qui développe des expériences de « vivre-ensemble » entre enfants qui, sans ces actions, n’auraient jamais eu l’occasion de faire connaissance. La même chose se passe aussi pour les adultes: le projet réunit des personnes qui n’ont pas des liens sociaux ou de proximité.  Il s’agit donc, avant tout, d’une création de réseau d’adultes où chacun peut potentiellement être parrain d’un enfant. De sorte que le parent qui vient avec son enfant n’est pas ciblé comme étant « en difficulté », « en échec », incapable, etc. mais comme un participant d’égal à égal à l’action de parrainage. Chacun expérimente l’estime de soi avec les autres. Il s'(agit de partir des repères éthiques (tel que la dignité, le respect, les rapports d’égalité et d’équité, la transmission d’un récit qui n’enfonce pas l’enfant dans un processus de désarroi ou/et de déchéance, l’empêchant de penser, d’apprendre, de devenir autrement libre et créatif dans sa vie.

L’enfant, parenté, sujet en devenir à la découverte des autres ?                                        La circulation intelligente des enfants dans la société est un des soucis majeurs des actions de parrainage de proximité. Elle contribue au développement d’un enfant et à son enrichissement en terme de découverte des personnes et des modes de vie. Un enfant qui a grandit dans un foyer, structure collective avec un programme où chaque personne est soumise à un fonctionnement « ordonné » où le règlement prime sur les différences et particularités de l’individu, arrivant dans la maison de son « parrain » demande quel est le règlement intérieur de la maison. le parrain qui nous raconte cette expérience exprime son étonnement et dit à l’enfant qu’il peut faire son propre règlement, s’il le souhaite, mais il peut aussi avoir des envies différents d’une journée à une autre, car personne ne lui impose un « programme ». L’enfant a mis du temps avant de pouvoir renoncer à se réveiller tous les jours à la même heure comme au foyer. Ou de proposer une activité ou d’exprimer une envie. Il était dans une position d’objet soumis au fonctionnement institutionnel géré par les travailleurs sociaux.  Et la seule modalité pour s’exprimer était la colère ou l’inertie, le « non-vouloir » de faire. Il a fallu beaucoup de temps pour que le jeune puisse exprimer calmement son point de vue, le proposer, le négocier. La violence exercée par le règlement et l’ordre imposés par les travailleurs sociaux lui a inculqué, en miroir, un comportement rigide, agressif et défensif à la fois.

Dans l’approche anthropologique portée avec les groupes projets du « parrainage de proximité », nous inscrivons l’enfant dans un don de vie qui n’est pas réduit à un objet du désir des parents. Et on évite surtout de réduire l’ontologie de l’enfant au seul  » désir » ou « non-désir » de la mère, car on n’interroge jamais le « désir du père » d’avoir un enfant.  De plus, parler du désir d’avoir un enfant, ouvre sur une logique de possession, d’avoir, au détriment d’une penser orienté vers le don de l’être. Le parent s’engage dans une promesse qu’il ne peut jamais honorée/accomplir seul, c’est une promesse de devenir dont l’accomplissement dépend en grande partie des structures sociales (environnement familial, éducatif et social).

« Comment faire en sorte que mon enfant puisse vivre des moments avec des « grands-parents », alors que je suis une  « mère seule, isolée »? » demande S., mère de deux enfants « sans père » que j’ai rencontrée. En effet, les formes d’exclusion scolaires, éducatives, de formations, d’accès aux droits fondamentaux et à la re-distribution des richesses provoquent l’isolement et le sentiment d’isolement chez les parents et, en même temps, ils sont mis dans l’impossibilité de se faire respectés et accueillis par les autres catégories de personnes de la société. Cette mère n’a jamais été invitée à prendre un café ou à discuter chez un de ses voisins ou chez les parents d’un camarade de classe de ses enfants. Autrement dit, elle ne connait aucune expérience de voisinage ou de liens de proximité. la vie privée des autres lui demeure fermée, inaccessible. Et son enfant, non plus. Elle n’ose pas inviter chez elle des « voisins » car elle a honte et peur de leurs jugements. Elle me dit « je suis pauvre, je ne veux pas voir ça dans le regard des mes hôtes, je ne veux pas lire dans leur regard le mépris ou la compassion, non. »

La  transmission d’une culture vers l’enfant ne s’est jamais limitée au cercle restreint d’un ou deux parent(s). La « cellule nucléaire » de la famille est un mythe érigé en Occident et aux Etats Unis dans les classes moyennes et des employés dont parle Krakauer. Elle est également un « mythe » fondateur dans la culture chrétienne des classes moyennes. Ce mythe a été renforcé au cours de deux derniers siècles.  Du point de vue des études anthropologiques, la parenté est composée de structures complexes en mouvement, ce qui n’a rien à avoir avec « le sang » mais avec l’inscription des humains dans une histoire orale où l’on  traduit dans le langage de l’expérience et du partage des contes, des rituels et des repères  « inclusifs ». Dans les sociétés dites « traditionnelles », même les rituels d’exclusion ont une fonction de consolidation des liens sociaux de la communauté. Or, dans nos sociétés (notamment dans la société française étudiée par M. Mailat), il existe des mécanismes d’exclusion dépourvus de toute force symbolique de « cohésion sociale »: des exclusions « pour rien ». C’est une forme de « consommation » d’un excès d’exclusion par les institutions censée éduquer, transmettre, inscrire l’enfant dans un devenir avec les autres. Or, c’est l’inverse qui est à l’œuvre  : l’école est une formidable machine d’exclusion « pour rien », au point que ces mécanismes rendent « suicidaires »  les enfants qui apprennent à s’auto-exclure, parfois, dès la maternelle.  une « carrière d’échec scolaire » domine les actuelles organisations de l’Education Nationale. L’exclusion s’est automatisée, elle est devenue une force per se  qui génère dans la vie de certaines personnes des formes d’exclusion de type  « pas de chance ». Et ces mécanismes d’exclusion sont doublés d’un mouvement de répétition comme des vortex qui tirent vers les « eaux usées » des hommes et des femmes qui n’ont jamais connu autre chose que ce versant sombre, anéantissant de la société. Ces mécanismes de destruction de l’humain « pour rien », proche de la destruction de la nature végétale et animale, demeurent souvent obscures, enfermés dans le déni.

Donner-recevoir-re-donner
De point de vue anthropologique, la circulation des enfants s’organise selon la logique du don avec sa triple détermination : donner-recevoir-re-donner. « L’esprit du don » est constitué d’un « ensemble de significations partagées » qui ouvrent la. vie d’une personne ou d’un groupe à l’étranger, à l’altérité. Inspiré par cet « esprit », le sujet ou le groupe met en place des processus dynamique d’accueil et de traduction réciproques de valeurs et de « pratiques ». L’hospitalité est un processus présente dans toutes les cultures, mais, parfois, elle revêt un caractère fortement « utilitaire », à savoir qu’il s’agit davantage d’une culture où le hôte qui accueille veut tirer des bénéfices immédiates, voire un « plus)value » de l’accueilli. Et finalement, l’accueil se limite à un « entre soi », on accueille celui qui nous ressemble et non pas celui qui par sa différence, particularité, originalité, incarne l’altérité.
L’obligation de tisser des rapports d’alliance et de solidarité est inscrite dans le corps social, mais elle peut prendre des formes standardisées: la société contemporaine « délègue » à l’Etat la politique de l’hospitalité au lieu d’imposer son exercice par les actions promues par les associations, les individus, les initiatives locales (Dun’ village, par exemple). Cette fausse délégation à l’Etat qui du coup exerce un pouvoir policier d’exclusion et de destruction de l’hospitalité provoque une sidération, voire, un rempli dans la société civile. Comment lutter contre ces phénomènes ? La création des réseaux de parrainage de proximité, même modeste et micro-social, est une alternative viable contre l’étatisation d’une culture d’accueil et d’hospitalité. Au niveau interpersonnel, ce projet engage les personnes dans une circulation de la vie, car « rien ne peut naître et exister dans le monde sans qu’il y ait don et contre-don » (Marcel Mauss). Au fil de ses propres expériences, l’enfant assimile les valeurs de solidarité, d’amitié et forge son propre être dans le monde. L’enfant apprend à donner et cherche sans cesse à recevoir, il est un sujet en devenir.

Les choix électifs
pendant les actions collectives, l’enfant fait la connaissance de plusieurs adultes et enfants. petit à petit, se mettent en place des « choix électifs ». Donc, ce parrainage ne repose pas sur un choix imposé par des bénévoles à tel ou tel enfant à qui ont désigne un parrain. Bien au contraire: l’expérience des relations concrètes au cours des partages des moments ensemble précèdent le « lien » et le constitue. L’enfant découvre d’abord le parrainage en tant que réseau et expérience partagée. Ensuite, pour certains découvrent un lien privilégié aveu un ou plusieurs adultes. Et de là, un parent et son enfant peuvent tisser des liens plus « privés » avec un adulte qui devient. davantage parrain. Ce processus est donc très différent du parrainage classique, civil ou chrétien.  Le parrainage dont il est question ici consiste en un enchaînement de choix électifs accomplis sur la base des expériences communes.

La façon dont une association initialise le parrainage détermine en grande partie la relation affective tissée entre un enfant, les parrains et la famille de l’enfant : cet aspect est illustré par les témoignages des anciens enfants parrainés.

Il ne s’agit donc pas d’entamer d’emblée un lien « privilégié » avec un enfant, mais de l’inscrire dans un réseau plus vaste porté par le bénévolat : « Dans le même temps, toutes les activités bénévoles qui, grâce en particulier aux associations loi 1901, dont nous nous apprêtons à fêter le centenaire, ont permis d’éviter ou de limiter une partie des effets de ces catastrophes, par exemple en allant nettoyer les plages polluées ou en aidant gratuitement des handicapés, n’ont, elles, permis aucune progression de richesse et ont même contribué à faire baisser le produit intérieur brut en développant des activités bénévoles plutôt que rémunérées. Autant dire que nous marchons sur la tête et que dans le même temps où l’on va célébrer le rôle éminent des associations, nous continuerons à les traiter comptablement, non comme des productrices de richesses sociales mais comme des « ponctionneuses de richesse économiques » au titre des subventions qu’elles reçoivent. Notre société, malgré ses déclarations de principe, facilite beaucoup plus le  » lucra-volat », la volonté lucrative, que le bénévolat, la volonté bonne; et il arrive trop souvent que ce que l’on pourrait appeler le « male-volat » ou volonté mauvaise, sous ses formes diverses, bénéficie de l’argent des contribuables comme en témoignent les exemples récents de pactes de corruption en vue de détourner les marchés publics. » (Patrick Viveret)

Parrainage inscrit dans l’éthique du don
Le parrainage pourrait s’inscrire dans une éthique qui considère que l’enfant est un « don inestimable ». La réciprocité ne se joue pas entre les adultes (parents de l’enfant et parrains) car il s’agit d’un don d’avenir : chacun donne pour que l’enfant à son tour puisse créer des rapports humains avec les autres. Chacun donne (à l’enfant) pour tisser une relation et non pas pour recevoir un objet en échange : dans le parrainage, le don ouvre une possibilité de mise en sens, de construction d’un sens commun concernant le lien social. Il ne s’agit pas d’un rapport mécanique car l’enfant est à la fois « donné » et « invité » et c’est lui qui reçoit sans que ses propres parents soient en situation de rendre l’équivalent de ce que leur enfant a reçu.
Dans les rapports de parrainage, les adultes, notamment les parrains et les marraines, produisent de la dette sociale positive : l’enfant qui reçoit une nouvelle expérience aura l’occasion, plus tard, de transmettre à sont tour les fruits de cette expérience à d’autres personnes de son entourage : « on ne donne pas pour recevoir, on donne pour que l’autre (l’enfant) donne » (Claude Lefort). Il s’agit d’une dette positive dont l’enfant devient le porteur et le transmetteur à l’âge adulte. Cette réciprocité différée implique un investissement symbolique qui n’attend pas un retour immédiat et évaluable.

Quels logique avec les parents de l’enfant ?
Le parrainage associatif inclut dans la même association tous les adultes: parents, parrains de proximité, futurs parrains ou des bénévoles qui contribuent à la vie associative.  Car « donner est bien à la fois se séparer (…) mais aussi faire passer quelque chose de soi dans ce que l’on donne. » (Bruno Karsenti). Autrement dit, les parents de l’enfant parrainé doivent être valorisés lorsqu’ils adhérent à cette démarche associative ; ils doivent être confirmés dans leur rôle comme étant indispensables et irremplaçables. Dans cette perspective, le parrainage devrait s’établir sur un acte qui accorde d’une façon visible du respect et de la reconnaissance aux parents : ces deux vecteurs sont porteurs de socialisation et d’encouragement lorsque les parents se trouvent dans une situation difficile. Il ne s’agit pas de prendre en charge directement les parents dans le parrainage de l’enfant mais de faire un retour valorisant des parents, de leurs propres rôles auprès de l’enfant et surtout d’éviter de leur renvoyer encore une image culpabilisante ou stigmatisante. Lorsqu’un parrainage est réussi, les parents se sentent eux-mêmes satisfaits de ce que l’enfant a vécu chez son parrain ou sa marraine. Ainsi, une mère a affirmé : « Puisque mon enfant a été reçu avec tant de bienveillance et il m’est revenu chargé d’émotions et de bons souvenirs, puisque j’ai été respecté grâce à lui, j’ai moi-même acquis un prestige social ». Dans un contexte où l’enfant a été accueilli dans une famille pendant une semaine, la mère de l’enfant avoue : « Je me suis sentie considérée. »
Il faut éviter l’installation d’un rapport de rivalité ou de concurrence destructeur entre la famille qui s’inscrit dans le parrainage et les origines de l’enfant. En insistant sur le fait que le parrainage n’est pas une forme de parenté et encore moins une construction qui touche à la filiation de l’enfant, bien au contraire : sa réussite dépend de la façon dont la filiation est valorisée et enrichie. Il est important de continuer à mieux différencier le parrainage de l’adoption (cette dernière porte une (re)fondation de la filiation).