parrainage de proximité : des liens entre parents et bénévoles pour l’enfant

Maria Maïlat, chargée de mission à la Délégation interministérielle de la famille entre 1999-2004

Membre et contributeur du premier groupe interministériel concernant le parrainage de proximité – Contribution écrite pour le rapport (octobre 2001-2002)

Pour un enrichissement des réseaux de socialisation et d’épanouissement de l’enfant

Le but de cette contribution est d’alimenter le champ des représentations sociales et des actions de soutien de la famille. Il s’agit de clarifier les atouts, les limites et les perspectives du parrainage tout en critiquant la banalisation des discours concernant les relations parents-enfants, banalisation qui glisse facilement vers une parentalité en creux, soit indifférenciée et impuissante, soit « cause primaire » de tous les maux qui traversent la société. Mais avant tout, il s’agit de renforcer les fondements éthiques des expériences entre adultes « oeuvrant de concert » pour le bien-être des enfants.

L’enfant : sujet en devenir à la découverte des autres
La circulation des enfants dans la société est un des principes qui contribue au développement d’un enfant et à son enrichissement en terme de découverte des personnes et des cultures. Dans de nombreuses sociétés, l’enfant est un don de vie qui transcende la fonction des parents, une promesse qui rend possible la transmission générationnelle et humaine. La transmission ne se limite pas au cercle restreint de ses deux parents, à la cellule nucléaire de la parenté. Une structure complexe favorise l’ouverture vers d’autres réseaux grâce aux grands-parents, tantes, oncles, cousins, cousines, parrains, marraines, ainsi que vers le réseau du voisinage, etc.

De la grossesse jusqu’à la majorité, notre société a mis en place des repères qui contribuent à l’institutionnalisation de la place de l’enfant au-delà des repères singuliers propres à chaque famille. L’enfance est devenue non seulement un fait social mais aussi une cause politique et humanitaire. De plus en plus de métiers se sont focalisés et même crées dans le but de contribuer à la socialisation et à l’éducation de l’enfant. Ce dernier est conçu à la fois comme personne à part entier avec des droits, des besoins socio-économiques, etc. et comme futur adulte.

Donner-recevoir-rendre
De point de vue anthropologique, la circulation des enfants s’organise selon la logique du don avec sa triple détermination : donner-recevoir-rendre. L’esprit du don est constitué d’un « ensemble de significations partagées » qui ouvre un groupe à l’étranger, à l’altérité. Dans cet esprit, le groupe met en place des rituels et des valeurs pour accueillir un(e) inconnu(e). L’hospitalité est présente dans toutes les cultures.
L’obligation de tisser des rapports d’alliance et de solidarité est inscrite dans le corps social. Au niveau interpersonnel, cette obligation engage les personnes dans une circulation vitale, car « rien ne peut naître et exister dans le monde sans qu’il y ait don et contre-don » (Marcel Mauss). L’enfant assimile au fil de ses propres expériences les valeurs de solidarité, d’amitié et forge son propre être dans le monde : l’enfant apprend à donner et cherche sans cesse à recevoir étant ainsi un sujet en devenir.

L’enfermement et l’isolement d’une famille nucléaire rétrécissent l’horizon de l’enfant et charge de tension les rapports trop réducteurs entre les membres d’une telle famille. Ce phénomène de renfermement familial s’observe non seulement dans les familles touchées par la précarité socio-économique, mais aussi dans des familles aisées fondées sur l’individualisme où les objets et les rapports virtuels deviennent des fins en soi au détriment des liens directs entre les humains. Or une des qualités politiques de la condition humaine est la capacité de chacun d’éprouver des émotions lorsqu’il entre en contact avec l’autre en tant qu’étranger (altérité), lorsqu’il se sent concerné par une autre personne « qu’il n’a pas produit » et qui lui rappelle « que l’homme n’est pas le créateur du monde. » (Hannah Arendt) Néanmoins, même une économie libérale fondée sur un individu qui consomme d’une façon rationnelle et qui calcule sagement ses actions et ses besoins, a su profiter de la logique du don. Cette dernière exige de l’homme de faire des cadeaux et des dons, de participer à une socialité qu’aucun ne peut alimenter sans être un peu dans la … prodigalité et dans ce qu’on pourrait appeler de l’inutile, de superflu, etc.

Les choix électifs
Dans le parrainage associatif se dégage ce que j’appellerai la dynamique « des choix électifs ». Ce parrainage ne repose pas prioritairement sur un choix privé fait pour l’enfant par les parents comme c’est le cas dans le parrainage traditionnel. Le parrainage dont il est question ici consiste en un enchaînement de choix électifs accomplis sur la base des critères formalisés et des démarches à suivre avec une évaluation à la clé. La construction des critères et des démarches est réalisée par les associations, tiers extérieur à la famille de l’enfant.
La façon dont une association initialise le parrainage détermine en grande partie la relation affective tissée entre un enfant, les parrains et la famille de l’enfant : cet aspect est illustré par les témoignages des anciens enfants parrainés.
Le parrainage des choix électifs doit tenir comptes des aspects « ethno-culturels », en particulier, dans deux situations : a) lorsque l’enfant est issu d’un autre milieu socio-économique que les parrains ; b) lorsque l’enfant est issu de l’immigration ou séjourne temporairement en France alors qu’il vit dans un autre pays.

Du côté des parrains, les choix électifs dépassent de loin le lien privilégié avec un enfant pour s’inscrire dans un vaste champ économique et sociétal représenté par le bénévolat : « Dans le même temps, toutes les activités bénévoles qui, grâce en particulier aux associations loi 1901, dont nous nous apprêtons à fêter le centenaire, ont permis d’éviter ou de limiter une partie des effets de ces catastrophes, par exemple en allant nettoyer les plages polluées ou en aidant gratuitement des handicapés, n’ont, elles, permis aucune progression de richesse et ont même contribué à faire baisser le produit intérieur brut en développant des activités bénévoles plutôt que rémunérées. Autant dire que nous marchons sur la tête et que dans le même temps où l’on va célébrer le rôle éminent des associations, nous continuerons à les traiter comptablement, non comme des productrices de richesses sociales mais comme des « ponctionneuses de richesse économiques » au titre des subventions qu’elles reçoivent. Notre société, malgré ses déclarations de principe, facilite beaucoup plus le  » lucra-volat », la volonté lucrative, que le bénévolat, la volonté bonne; et il arrive trop souvent que ce que l’on pourrait appeler le « male-volat » ou volonté mauvaise, sous ses formes diverses, bénéficie de l’argent des contribuables comme en témoignent les exemples récents de pactes de corruption en vue de détourner les marchés publics. » (Patrick Viveret)

Parrainage inscrit dans l’éthique du don
Le parrainage pourrait s’inscrire dans une éthique qui considère que l’enfant est un « don inestimable ». La réciprocité ne se joue pas entre les adultes (parents de l’enfant et parrains) car il s’agit d’un don d’avenir : chacun donne pour que l’enfant à son tour puisse créer des rapports humains avec les autres. Chacun donne (à l’enfant) pour tisser une relation et non pas pour recevoir un objet en échange : dans le parrainage, le don ouvre une possibilité de mise en sens, de construction d’un sens commun concernant le lien social. Il ne s’agit pas d’un rapport mécanique car l’enfant est à la fois « donné » et « invité » et c’est lui qui reçoit sans que ses propres parents soient en situation de rendre l’équivalent de ce que leur enfant a reçu.
Dans les rapports de parrainage, les adultes, notamment les parrains et les marraines, produisent de la dette sociale positive : l’enfant qui reçoit une nouvelle expérience aura l’occasion, plus tard, de transmettre à sont tour les fruits de cette expérience à d’autres personnes de son entourage : « on ne donne pas pour recevoir, on donne pour que l’autre (l’enfant) donne » (Claude Lefort). Il s’agit d’une dette positive dont l’enfant devient le porteur et le transmetteur à l’âge adulte. Cette réciprocité différée implique un investissement symbolique qui n’attend pas un retour immédiat et évaluable.

Quel rapport symbolique avec les parents de l’enfant ?
Nous abordons ici, le parrainage associatif, c’est à dire, les formes instituées avec le soutien d’une association. Dans ce cadre deux concepts éthiques émergent: reconnaissance et respect. Car « donner est bien à la fois se séparer (…) mais aussi faire passer quelque chose de soi dans ce que l’on donne. » (Bruno Karsenti). Autrement dit, les parents de l’enfant parrainé doivent être valorisés lorsqu’ils adhérent à cette démarche associative ; ils doivent être confirmés dans leur rôle comme étant indispensables et irremplaçables. Dans cette perspective, le parrainage devrait s’établir sur un acte qui accorde d’une façon visible du respect et de la reconnaissance aux parents : ces deux vecteurs sont porteurs de socialisation et d’encouragement lorsque les parents se trouvent dans une situation difficile. Il ne s’agit pas de prendre en charge directement les parents dans le parrainage de l’enfant mais de faire un retour valorisant des parents, de leurs propres rôles auprès de l’enfant et surtout d’éviter de leur renvoyer encore une image culpabilisante ou stigmatisante. Lorsqu’un parrainage est réussi, les parents se sentent eux-mêmes satisfaits de ce que l’enfant a vécu chez son parrain ou sa marraine. Ainsi, une mère a affirmé : « Puisque mon enfant a été reçu avec tant de bienveillance et il m’est revenu chargé d’émotions et de bons souvenirs, puisque j’ai été respecté grâce à lui, j’ai moi-même acquis un prestige social ». Dans un contexte où l’enfant a été accueilli dans une famille pendant une semaine, la mère de l’enfant avoue : « Je me suis sentie considérée. »
Il faut éviter l’installation d’un rapport de rivalité ou de concurrence destructeur entre la famille qui s’inscrit dans le parrainage et les origines de l’enfant. En insistant sur le fait que le parrainage n’est pas une forme de parenté et encore moins une construction qui touche à la filiation de l’enfant, bien au contraire : sa réussite dépend de la façon dont la filiation est valorisée et enrichie. Il est important de continuer à mieux différencier le parrainage de l’adoption (cette dernière porte une (re)fondation de la filiation).

Il nous semble important de développer davantage ces quelques aspects éthiques ébauchés ci-dessous surtout dans la construction d’une « cadre théorique et éthique » du parrainage.

Plusieurs actions de formations et accompagnements au changement dans les associations de l’UNAPP et auprès des institutions : les services de la Fondation des Apprentis d’Auteuil, les MECS de différents départements, les REAAP, les Observatoires de la protection de l’enfance)

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A propos artefa

directrice d'Artefa, anthropologue, écrivain, traductrice
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