Quelle volonté manifestée par les décideurs pour modifier en profondeur la protection de l’enfance ?

Marina aux Assises de la protection de l’enfant à Lille (2014)

Cette année, aux Assises de la protection de l’enfance de Lille, il a été question de « la mort de Marina » et des « parents tortionnaires », ce qui faisaient glisser les échanges dans ce que l’on connaissait déjà, alors qu’il s’agissait de changer de paradigme. Il était question de « système » en éludant légèrement le fait que le système est composé de tous les professionnels et responsables présents dans la salle. Le système c’est nous.

Je retrouve un article publié dans le Monde en 2012 qui correspond à ce qui a été dit de cette même histoire tragique en 2014 : en protection de l’enfance, la mémoire flanche tout le temps… Le temps des institutions et leur habitude de redire les mêmes choses (dans une inertie qui sert de « liant »), n’est pas le temps des enfants qui quittent l’ASE sans que l’on puisse évaluer quel transfert de compétences, quelle éducation, quelle transmission assurent les centaines de milliers de professionnels, magistrats et experts qui les ont entre leurs mains pendant leur enfance et leur adolescence ?

Dépasser l’illogisme et la ségrégation contenus dans les théories et les croyances des professionnels 

Lorsqu’un enfant passe des années en observation, lorsqu’il est l’objet de multiples interventions ou qu’il vit 24h/24 dans les institutions de l’ASE,  entouré de professionnels, lorsque cette réalité est réellement prise en compte, qui pourrait se permettre de soutenir que l’enfant ne fait que reproduire, copier-coller, (par les gênes ou le sang?) les conduites « défaillantes » de ses parents ? Pourquoi faut-il éluder l’institutionalisation des enfants et négliger l’évaluation des effets laissés par les méthodes éducatives, par les grilles de lecture et par les interventions et les écrits des professionnels dans le développement de la personnalité des enfants « pris en charge » en protection de l’enfance ?

Une question précise, logique a été posée dans un atelier…

La question qui dérange et que l’on n’a pas voulu poser en plénière car elle touche à la responsabilité jusqu’au plus haut niveau de la politique de la protection de l’enfance est la suivante: si Marina aurait été prise en charge à temps et « sauvée » par la protection de l’enfance, si elle vivait jusqu’à 18 ans dans les services de l’ASE (famille d’accueil, foyer, école, centres de soins, etc.), quel aurait été le traitement qui lui réservait les institutions ? Quel traitement est réservé aux jeunes femmes qui grandissent dans les institutions ? Et que se passe pour elles à 18 ans ? Une des jeunes adultes qui a témoigné aux Assises dans un discours plaisant et lisse, n’a pas été invitée pour parler de la réalité qu’elle a dû affronter pendant son adolescent dans les MECS et ce qui s’est passé lorsqu’elle s’est retrouvée SDF à 18 ans dans le désert des institutions et la jouissance des professionnels qui lui avaient prédit ce « devenir » fatal. Quelle aurait été la dignité de Marina devenue mère ? Et sa dignité de citoyenne ? Est-ce que la protection et l’éducation reçues dans l’ASE auraient fait d’elle une citoyenne digne au regard des collectivités territoriales et des associations ? De sorte que l’on aurait pu dire qu’elle était une personne digne de vivre « comme tout le monde » si elle le souhaitait et devenir à son tour mère? Ou, au contraire, la protection lui aurait infligé une étiquette « connue par l’ASE » comme un stigmate l’accablant de la prédiction négative de la « reproduction » : elle aurait été enfermée dans la fatalité et le mécanisme du signalement l’aurait ciblée comme une « mère » à signaler, personne à risque et non pas l’inverse: alors qu’on aurait pu dire qu’elle a acquis plus de compétences que les enfants qui grandissent juste avec leur famille, car Marina aurait pu bénéficier des savoirs, savoir-faire, savoir-vivre de nombreux professionnels, n’est-ce pas ? Connaissant des nombreuses « Marina » vivant dans les institutions de la protection de l’enfance, je sais que la machine infernale de la stigmatisation lui aurait valu un signalement dés que Marina aurait déclaré sa grossesse. c’est là un des axes forts du changement de paradigme que l’on devrait prendre à bras le corps dans les formations et l’analyse des pratiques en protection de l’enfance.

Pourquoi cautionner la mécanique illogique qui enferme les enfants dans la discrimination, voire dans la ségrégation raciale, car cette idéologie stipule la suprématie de la transmission par la race et le sang au détriment de la culture, de l’éducation, du devenir humain ?

L’article de 2012 paru dans Le Monde, fidèlement repris par le « rapport » de 2014

Affaire Marina : qui est responsable ? Le Monde.fr | 27.06.2012 à 10h37 • Mis à jour le 27.06.2012 à 10h37

« Une loi du 5 mars 2007 a renforcé considérablement la responsabilité des conseils généraux dans la prise en charge de la protection de l’enfance, y compris en cas de maltraîtance. Jusqu’alors, les services sociaux de l’administration départementale intervenaient lorsque le danger encouru par l’enfant n’était pas trop grave, sinon la situation familiale était signalée au Parquet. Ce dernier pouvait alors saisir le juge des enfants. Suite au constat que, par crainte d’être mis en cause par la justice pour avoir tardé à réagir, l’administration avait tendance à trop signaler, la loi de 2007, par un retour de balancier, imposait un plus important traitement en amont, avant un éventuel signalement aux autorités judiciaires. C’est ainsi qu’actuellement, même si un enfant est en danger, les services sociaux doivent intervenir auprès de la famille, s’il y a possibilité d’évaluer la situation, et si la famille accepte l’intervention. Dans le cas de la petite Marina, victime de la cruauté de sa mère et du compagnon de cette dernière, si l’on s’en tient à ce qui s’est dit lors des débats de la cour d’assises de la Sarthe, rapportés par la presse, on constate un certain nombre de contradictions. L’affaire a été signalée par l’école au Parquet avec copie à l’aide sociale à l’enfance (département). Ce service ne serait pas intervenu, puisque le Parquet enquêtait. La presse s’en offusque, le président des Assises aussi. C’est ignorer ou dissimuler le fait que lorsqu’une enquête judiciaire a lieu, d’une part on peut estimer que ses enquêteurs ont davantage de moyens pour découvrir la vérité, d’autre part le plus souvent les autorités judiciaires ne supportent pas qu’une intervention parallèle ait lieu (ne serait-ce pour ne pas interférer dans le déroulement de l’enquête de la police judiciaire). On découvre par ailleurs que le Parquet a classé l’affaire sans informer le conseil général. Ce dernier ne l’a appris qu’en interrogeant le Parquet. Pour expliquer cette anomalie, le président des Assises déclare : « La justice traite de l’infraction pénale, pas de la protection de l’enfance. » Cette assertion, dénuée de tout fondement, tend à renvoyer la faute sur l’administration et dégager ainsi les autorités judiciaires (comportement classique dans ce genre d’affaire). En juin 2009, l’hôpital signale au conseil général, preuves médicales à l’appui nous dit-on, que Marina a fait l’objet de nouvelles violences. Et ici ou là de s’étonner que les services du conseil général n’aient pas aussitôt saisi le Parquet. Sauf que l’hôpital ne l’a pas fait non plus, car il estimait que ce n’était que des « suspicions ». On voit bien que dans la chaîne des responsabilités, malgré toutes les tentatives législatives de clarification, il subsiste des imprécisions, des malentendus et des comportements de « patate chaude ». On n’hésite pas à reprocher tour à tour au service social de ne pas intervenir quand les autorités judiciaires sont saisies, et de ne pas les saisir quand lui-même intervient. Il est certain que lorsque l’on connaît la fin tragique de l’histoire, il est tentant de chercher des coupables. Le calvaire qu’a subi cette enfant est tel que la colère publique (lire le déchaînement des internautes) ne peut se focaliser sur les seuls parents : leur crime dépasse l’entendement. Les accuser et les punir ne suffira pas à combler l’indignation publique. Alors chacun y va de son commentaire, ironise sur les indécisions, aimerait bien élargir le banc des accusés. La petite assistante sociale du secteur pourrait faire l’affaire. Pourtant, elle s’est préoccupée de la situation, elle a effectué plusieurs visites à domicile, parfois avec la puéricultrice. Le président du conseil général de la Sarthe couvre ses agents, cela fait jaser mais il importe de rappeler que le service social n’a pas pour mission principale d’enquêter sur la maltraîtance éventuelle que subit un enfant. Il a bien d’autres missions. Sa proximité avec les populations explique qu’il lui a été demandé depuis longtemps de faire connaître les situations de maltraitance dont il aurait connaissance et, de plus en plus, d’enquêter sur des affaires signalées par d’autres. Ce n’est pas un service de police, il n’a pas d’autorité particulière pour investiguer. Il travaille sur la parole des gens et sur ses propres constats. Dans ce cas précis, la famille a berné le service social, comme elle avait berné la gendarmerie. Y compris en déménageant plusieurs fois. POUR DES ENQUÊTEURS SPÉCIALISÉS DANS L’ADMINISTRATION Lorsque se produisent de tels événements, alors que le dispositif de protection de l’enfance est peut-être l’un des plus rodés dans le secteur social dans notre pays, la question des responsabilités se pose à nouveau. Des associations (Enfance et partage, L’Enfant bleu, Innocence en danger, La Voix de l’enfance) réapparaissent et se refont une notoriété. Bien que sur le terrain ce sont les personnels qu’elles mettent en cause qui effectuent 98 % du travail de protection, elles viennent donner des leçons, tenant quelques fois des propos insultants à l’encontre de travailleurs sociaux qui sont pourtant les premiers protecteurs de l’enfance en danger. Par ailleurs, elles n’hésitent pas à laisser entendre dans les médias que les 98 000 enfants en « danger » sont des enfants victimes de violences, des enfants maltraités. Ce qui, évidemment, est faux. Cette affaire démontre que l’on risque d’assister à un nouveau retour de balancier dans le sens contraire (ce qui était prévisible) : l’administration se mettant à signaler très rapidement aux autorités judiciaires pour ne pas être mise en cause dans les prétoires. Mais, plus positivement, elle pourrait aussi conduire le nouveau gouvernement à mesurer justement les conséquences de la loi de 2007 : si l’administration départementale doit jouer un rôle accru dans l’accompagnement des familles et dans le dépistage des maltraîtances, alors les moyens financiers doivent être donnés aux départements pour assumer correctement cette tâche (ce qui n’a pas été fait jusqu’alors). Et peut-être ces départements devront réfléchir à la nécessité d’avoir des équipes d’enquêteurs spécialisés, en lien avec les professionnels sociaux de terrain, compte tenu de la fonction semi-judiciaire que la loi leur demande d’assurer. Yves Faucoup est un ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un département. »

 

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directrice d'Artefa, anthropologue, écrivain, traductrice
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