La crise de la crise ?

La question de la culture de masse surgit d’abord d’un problème tout autre et plus fondamental, à savoir : le rapport hautement problématique de la société et de la culture.

Il est besoin de rappeler que tout le mouvement de l’art moderne commence par une rébellion véhémente de l’artiste contre la société en tant que telle (et non contre une société de masse encore inconnue) pour comprendre à quel point ce rapport antérieur a dû laisser à désirer, et devenir méfiants à l’égard de la facile nostalgie qu’ont tant de critiques de la culture de masse pour un « Age d’or » de la bonne société policée.

Cette aspiration est beaucoup plus répandue aujourd’hui en Amérique qu’en Europe, pour la simple raison que l’Amérique, quoiqu’elle ne connaisse que trop bien le philistinisme barbare des nouveaux riches, n’a qu’une connaissance incertaine du philistinisme culturel et cultivé, non moins ennuyeux, de la société européenne, où la culture a acquis une valeur de snobisme et où c’est devenu une affaire de position sociale que d’être assez éduqué pour apprécier la culture (…)

Ces mots de Hannah Arendt dans La Crise de la culture (1961) pourrait être également appliqués aux idéologues et experts de la famille et en général de la société qui construisent un idéal de famille et de société où les règles étaient claires et où chacun avait son « rôle ». On oublie que cela n’a jamais existé. Et on oublie aussi que ces formes rigides d’assignation des rôles et des places, notamment dans la société rurale, a abouti au fascisme de masse qui a englobé les jeunes des années 30 dans toute l’Europe. Combien de temps encore doit-on pratiquer ce lavage de cerveau dans les sciences sociales et dans la psychanalyse réactionnaire de ceux qui nous vendent du « tout fout le camp » et du « pater familias » aux kilogrammes ?

La mémoire des enfants morts pour repenser l’accueil des enfants vivants ?

Depuis longtemps, je navigue dans les institutions qui ont pour mission  d’accueillir la vie ouverte sur l’avenir de la vie dans la protection de l’enfance, dans la « prise en charge » des personnes durement frappées par une condition économique, sociale, humaine d’exclusion et de discrimination sur qui pèse encore plus la présomption de culpabilité. Elle est inscrite dans les institutions qui ont toutes un fondement religieux ou théologique implicite. Il n’y a pas de mot dans le social et la santé qui ne soit pas imprégné par ce fondement religieux de notre culture chrétienne.

L’homme nait-il plus coulpable quand le hasard de la vie le fait venir au monde dans une famille « connue » par les services sociaux ?

Cet enfant signalé depuis le ventre de sa mère est-il moins digne de vivre comme tous les autres enfants dans la dignité et dans le devenir, de sorte que personne ne l’enferme dans une idéologie de la répétition des comportements de ses parents (eux-mêmes exclus de la vie digne et ordinaire) ? Peut-on commencer la vie parce que la société – par ses émissaires-experts et salariés – se penche sur votre berceau, non pas pour trancher, signaler, charger de mots négatifs et des regards pourris de soupçon votre vie mais pour vous conduite au dehors vers une société inconnue car ouverte vers l’à-venir ?

Cet enfant, a-t-il seulement le droit de devenir lui-même, une personne autre, car sa naissance lui confère cette possibilité unique, cet espoir et cette promesse? Comment se rassemblent les adultes-qui-savent et les parents qui se trouvent enfermés du côté des malheurs ? Qui bâtit des passerelles dignes de notre culture et du devenir de l’enfant ?

Récemment, la PMI, l’ASE et d’autres institutions se sont réunis sans informer les parents pour « analyser » et décider de l’avenir d’un foetus qui était dans le ventre de sa mère: placement dès la naissance ou pas? Toujours la même « solution » totale bureaucratique. Nous sommes donc, en 2014 et pas dans le film de Ken Loach des années 1970 d’un autre siècle. Ici, dans le conseil général, sept ou huit professionnels sont rémunérés pour gonfler les eaux de la peur, des fantasmes, des prédictions négatives, des dissections mortifères. C’est un lundi matin. Seulement voilà: dimanche, la jeune femme a fait une fausse couche à la maternité où elle était déjà hospitalisée et le bébé est né mort. Mort-né. Mais personne n’a eu l’idée d’inviter la mère ou de prendre de ses nouvelles. Ni la PMI, ni L’ASE. Et lorsque tout ce brave monde salarié a appris la nouvelle, cela ne les a pas empêché de poursuivre la réunion. cet exemple n’est pas isolé. parler de la mort peut se passer des événements de la vie et de la présence vivante de ceux dont il est question.

Quel monde fabrique les théories et les puissances des professionnels et de leurs institutions qui décident de la vie de ceux qui sont « connus » par les services sociaux ?

Quel accès à l’avenir et à la participation éclairées construisons-nous pour les familleS « connues » par l’ASE?

Sommes-nous dignes de nous intéresser aux enfants des autres sous prétexte de protection, alors que nos références sont plombées de préjugés fielleux, de prédictions négatives et d’une idéologie de la relégation portée aussi par l’ordonnance de certains magistrats ?

Pourquoi ériger l’idole ou l’image d’Epinal de la parentalité dans la figure d’un parent assassin, dangeureux, toxique … ? Pourquoi appauvrir à ce point notre force instituante la verticalité de la filiation ?

Notre travail d’équipe à ARTEFA consiste à saisir ce qui se passe en réalité, une réalité souvent recouverte de discours. Et d’ouvrir les pièces étanches des représentations et des références des travailleurs sociaux et des psychologues afin de les faire réfléchir sur les effets que leurs actes et théories ont dans la vie des enfants, des adolescents et des adultes.

Acquérir une posture professionnelle de dignité et de découverte de la vie est un défi.

A chaque réforme des diplômes d’état de travail social, on fige davantage l’idéologie négative, destructrice d’avenir, nichée dans ces métiers et dans l’administration française. Jusqu’à quand cette reproduction de la même négativité ?

Le pape François pourrait donner des leçons aux directeurs et Présidents des conseils généraux et aux magistrats de France.

Je lis LES DÉFIS PASTORAUX DE LA FAMILLE DANS LE CONTEXTE DE L’ÉVANGÉLISATION, Document de préparation, Cité du Vatican 2013.

Et j’aimerais lire des pensées aussi novatrices dans les documents de l’ONED, de l’ODASS et des ministères, mais aussi dans les pratiques et les réalités des institutions qui interviennent dans la vie privée des personnes soit dans le cadre d’évaluation d’une « information » dite « préoccupante » (mais où la présomption de culpabilité est omniprésente et le procès kafkaïen tient lieu de méthodologie), soit dans l’évaluation en vue d’agrément à l’adoption.

je lis dans les DEFIS : « Si, par exemple, on pense au seul fait que dans le contexte actuel tant d’enfants et de jeunes, nés de mariages irréguliers, ne pourront jamais voir leur parents recevoir les sacrements, on comprend combien sont urgents les défis posés à l’évangélisation de la situation actuelle, par ailleurs répandue partout dans le “village global”. Cette réalité trouve un écho particulier dans l’accueil immense que reçoit de nos jours l’enseignement sur la miséricorde divine et sur la tendresse envers les personnes blessées, dans les périphéries géographiques et existentielles: les attentes qui s’en suivent sur les choix pastoraux à propos de la famille sont énormes. »

A quand une réflexion sur la dignité des parents qui ne reçoivent aujourd’hui aucun soutien réel pour pouvoir cheminer autrement qu’écrasés devant leurs enfants par les puissantes idéologies de stigmatisation qui sont autant de formes laïques d’excommunication des parents de la vie de leurs enfants lorsque les professionnels interviennent au nom sacro-saint de la protection de l’enfance?

A quand une pensée dans les institutions pour cesser de confondre les préjugés et les stéréotypes de langage avec l’éthique et les obligations positives d’accueil et d’accompagnement ?

Chaque jour, Artefa tente de faire ce pas de côté vers l’anthropologie, c’est à dire vers la construction d’une philosophie de l’action fragile, très fragile, face aux bulldozers des jugements apodictiques et du bio-psycho-pouvoir. Voir notre culture de l’hospitalité et d’éducation, la culture de la transmission, des soins et des lumières, à ce point meurtrie, détruite de l’intérieur par les institutions censées l’instituer et l’enrichir, voir la pauvreté servile à laquelle sont réduits les futurs professionnels pendant leur formation initiale, voir la médiocrité et la suffisance des experts dans les diverses comités, collectifs, etc., voir les chefs pris dans leur lutte de pouvoir bureaucratique, ce sont les quelques points sur lesquels nous sommes appelés pour agir à notre niveau, par la formation.