Bruit : qui est déjà Mozart?

La « régression de l’écoute » chez Adorno se réfère non pas à un phénomène psychologique, individuel, mais au processus dans lequel l’écoute des individus est modelée par la logique de consommation qui conduit le « public » ou la masse à un paradoxe : écouter et tirer du plaisir de l’absence même d’expérience musicale (pratiquer un instrument, apprendre à chanter, à différencier les sons, les compositions, les instruments, aller à un concert, etc.)

Ce processus « utilitaire – consommiériste » rétrécit l’écoute au point que l’on peut percevoir « du » Mozart en visionnant un clip publicitaire sans savoir de quelle partition il s’agit, quels sont les instruments, qui y jouent et … qui est Mozart. La musique utilisée dans les espaces publics (boutiques, halls de gare, hôtels, etc.) devient la matière première dans la production des bruits « de fond ».

L’écoute ne survit pas aux exhortations qui nous sont faites d’écouter. A titre de curiosité, rajouter aussi, le malentendu qui rend impossible l’articulation entre écoute et entendement. Lorsqu’on dit « je vous ai entendu » le verbe avoir annule la vérité de l’écoute et lui substitue un avoir dont on ne sait rien. « Entendu » quoi? L’écoute est peut-être le plus fortement touchée par les mécanismes de déni et le refuse de faire l’effort et de se mettre en danger pour penser à partir de la parole de l’autre. Cette parole est de nos jour, une pute menace reléguée à la chose dont on doit s’éloigner, la rabaisser. Et laisser une immense place creuse comme la trace d’une ancienne bombe atomique où s’entassent les cris, les pleurs, les lamentations d’une masse informe de vies devenues choses dont la seule expression est le fait d’alimenter la grosse machine de production et de recyclage (en mémorial, en objets de musée) des victimes. Quelques tentatives littéraires cherchent à créer une autre vision en mettant en valeur le chant et la lecture à voix haute.Le chant contient un « réserve » d’humanité très précieuse. Il ne s’agit pas du chant « organisé » devant un public muet qui applaudit à la fin. Mais d’un chant vivant comme celui de Malvina personnage central dans le. roman La grâce de l’ennemi (Edition Fayard) que j’ai publié il y a quelques années. Devant la guerre et les exactions, les tortures et les meurtres perpétrés par des soldats et des mercenaires qui font preuve d’un zèle meurtrier inouï, mais devenu une actrice banalité dans les guerres du 20ème siècle, Malvina chante. C’est le conte qui m’a permis d’écrire, de laisser quelques traces de la vie de cette femme qui a vu devant ses yeux l’attaque d’un groupe de nazis dans la guerre de Yougoslavie qui ont assassiné toute sa famille, sa communauté réunie dans un groupe de cirque, de gitans voyageurs, chanteurs, hommes, enfants, femmes. Elle fut épargnée par le chef de la horde parce qu’il l’avait entendu chanter du temps où la paix n’avait pas encore été noyée dans le sang. Comment le chant de Malvina s’oppose à la destruction de l’homme par l’homme ? Pourquoi opposer une telle faiblesse et inutilité aux organisations émanant de l’Etat militarisé, moderne, qui tuent impunément simplement parce que l’humanité accepte qu’en temps de guerre, la loi du meurtre surplombe toutes les autres lois et valeurs humanistes? Que faire du chant ? Que faire de l’écoute quand les bruits des armes et des expositions percent le tympan des enfants ? Je n’ai pas de réponse anthropologique ou philosophique à ces questions. La seule brèche se trouve à la hauteur d’une souris, dans l’écriture d’un conte, d’un roman.

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