Penser l’écologie en lisant Walter Benjamin

Nos représentations ne dépendent pas d’une transmission naturelle ( on assiste ébahi à la biologisation des représentations et de la mémoire individuelle qui seraient « transmises » par les matériaux du corps – dont le sang et le sperme – à l’intérieur d’une « famille » réduite à une « cellule »).

Nos représentations (constitutives du langage) sont modelées par l’histoire de l’humanité et notamment par l’industrialisation et les conditions économiques qui provoquent une profonde onde de choc à la fin du 19e siècle jusqu’à nos jours. Ainsi, la reproductibilité technique dans le domaine des arts, mais aussi dans la vie quotidienne, génère des mutations majeures dans le développement des représentations, des images, du langage humains.

Walter Benjamin observe les transformations subies par la réaction individuelle en face d’une œuvre d’art. Cette dernière (depuis la fin du 19e) est d’emblée destinée à s’adresser au grand nombre (du public), et ce n’est que parce que l’oeuvre d’art est censée susciter l’intérêt de la masse qu’elle est mise en valeur et en circulation. Devant ces oeuvres d’art, la réaction individuelle perd la forme de la quête d’un unique sujet qui affronte la rencontre « sacrée » avec l’oeuvre. La réaction individuelle devant l’oeuvre d’art inclut d’emblée, comme une injonction, sa transformation imminente « en un phénomène de masse». Les individus (dont les auteurs ou les créateurs) contribuent  à ériger en « œuvre » la marchandise que des milliers, voir de millions d’individus vont acheter ou « digérer » en guise de représentations  (lorsqu’ils ne peuvent pas l’acheter matériellement, leur perception devient analogue à un achat donc à une consommation, d’où le caractère « périssable » des oeuvres que l’on observe dans la littérature, par exemple).

Ce phénomène de masse génère ses propres ruines et déchets avant même de générer une … œuvre d’art. Il devient presqu’impossible d’accéder à une autre forme de perception et de langage  détachés de ce processus. L’individu qui s’expose en portant un fragment de pensée ou une critique inédite qu’il élabore et « sauve » se voit soumis à la pression de la masse et subit dans son entourage les attaques blessantes lancées par les « défenseurs volontaires » de l’objet érigé en œuvre qui est à la fois standardisé et fétichisé. Ce processus mondial submerge les peuples, de sorte que personne ne peut dire aujourd’hui quelle serait l’oeuvre d’art qui échappera pour briller dans une nuit lointaine au milieu de nos ruines ? Qui et comment pourra faire état de ce qui est oublié, enseveli sous les ruines de ce choc entre l’oeuvre d’art et l’économie marchande ?

Benjamin alimente par la suite le travail d’Adorno qui propose de corriger la notion de «culture de masse » par l’« industrie culturelle ».

Ce processus de transformation des perceptions et représentations de l’oeuvre d’art ne peut pas être observé et compris sans les apports du matérialisme dialectique donc du marxisme que Walter Benjamin combine avec les connaissances acquises dans sa culture juive, notamment de la mystique juive.

Le processus décrit par Walter Benjamin est, de nos jours, présent dans le domaine de l’ »écologie » :  nous assistons à la guerre industrielle qui produit des chocs sur les connaissances très fines, fragmentaires et uniques concernant l’impact du modèle de reproduction industrielle-consumériste sur la planète.

Dans cette guerre industrielle, la perception individuelle est la seule capable à faire émerger des représentations inédites, singulières de ce phénomène planétaire rendu « objectivement » opaque par l’économie du marché. Or cette connaissance individuelle est d’emblée capturée et conditionnée pour contribuer à une standardisation de la perception « de masse » que l’on évoque sous l’étiquette d’écologie.

Les individus qui captent et cherchent à transmettre des fragments originaux (analogues à des oeuvres d’art) concernant l’impact de l’industrialisation sur la planète et qui résistent à la ruine de nos perceptions dans le discours opaque standardisé concernant «l’écologie »  sont marginalisés, couverts d’opprobre, décrédibilisés et rejetés dans une catégorie que Benjamin comme Marx ont identifiée sous le nom de « bohème ». La « bohème » (nom perdu de nos jours dans les greniers de notre langage) est utilisé dans les enjeux politiques comme une menace, synonyme du fou, oisif, « mal-informé », acteur du désordre ou de l’anarchie.

La classe des vainqueurs qui a la maitrise absolue de tous les discours dans le domaine de l’écologie alimentent la fantasmagorie qui fait craindre que ces « anarchistes » dépressifs, égoïstes, « à côté de la plaque » pourraient ébranler l’ordre établi par l’Etat et ses institutions et pervertir ou vicier l’opinion publique.

(Référence : L’oeuvre d’art à l’époque de par reproductibilité technique,  dont les différentes versions sont écrites entrerez 1936 et 1939)

Essai en cours d’écriture : Maria Maïlat

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A propos artefa

directrice d'Artefa, anthropologue, écrivain, traductrice
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