Mémoire et imaginaire : traces pour penser une anthropologie du changement

L’expérience temporelle du présent

Bergson soutient que chaque présent se dédouble dans la conscience humaine de manière immédiate : «la formation du souvenir n’est jamais postérieure à celle de la perception ; elle en est contemporaine. » (Bergson, traduction 2003 : 130). 

Ce dédoublement implique le travail de l’imagination qui détache de l’immédiat tant des images que des mots, des odeurs, des sons, etc. 

Mais pour que ce « dédoublement » puisse avoir lieu, la personne ( ou un groupe) doit accéder à l’expérience temporelle sur deux plans (suivant Bergson): 

– d’une part, la personne doit être en mesure de s’impliquer dans un processus d’expérience perceptible, accessible  « qui oriente le sujet vers un faisceau d’actions possibles » qu’il mène non pas seul mais avec les autres, de sorte que l’action est partageable, communicable, transmissible; 

– d’autre part, le présent de l’expérience se dédouble pour devenir en même temps matière d’un souvenir qui sera entretisser à d’autres souvenirs présents dans la mémoire. ici, le présent revêt un triple fores: les souvenirs présents, le temps présent de l’expérience et le présent du « dédoublement » en souvenir. Cette triple épaisseur du présent le rend intense, si intense que parfois, une sorte d’anesthésie ou de fatigue le rend opaque, effacé, à peine perceptible dans sa globalité.

Mémoire et imaginaire à l’épreuve des mécanismes de reproduction

La mémoire – indissociable de l’imaginaire,- trie, filtre, tranche, opère des classifications, des mélanges, provoque à la fois de l’homogénéité mais aussi une fragmentation hétérogène : autrement dit, sous l’apparence d’une totalité, en réalité, la mémoire produit fragmentation et dislocation. A l’aide d’une force fluide nommée imagination, elle édifie des formes et les transforme aussitôt en ruines, de sorte que la mémoire est un magma, une sorte d’océan de lave en ébullition, peuplé de cités englouties où chantent les sirènes, s’affichent les chiffres et les opérations mathématiques, les citations apprises à l’école ou à la maison, les théories et les connaissances apprises pendant les années d’apprentissage et les rêves… Mais aussi, dans cette mémoire passent les djins, les espoirs, les voeux, les anges, les monstres, les peurs… Les théories (ou ce que l’on appelle aussi « les découvertes ») scientifiques et les croyances brassent ce magma et font leur pêche. Ce travail de pêche est orienté en fonction des mots qui dominent les discours collectifs et s’infiltrent (parfois à l’insu de l’individu) dans sa mémoire. Par exemple, si le filet du pêcheur est tissé de la théorie de la répétition, il sera difficile à la mémoire de vaincre le pêcheur et de vous donner (en sous-mains) des doutes et d’autres éléments que ceux qui confirmeront la théorie de la répétition. Ainsi, l’homme qui se croit libre de pêcher, se fait prendre dans le filet de sa pêche. 

Certains appellent ce travail de pêche « analyse », « diagnostic » « élaboration ». Ce qui en résulte, c’est le « discours performatif » dans le sens où, non seulement le présent sera modelé par la théorie utilisée mais l’avenir sera annexé à ces discours qui ont aussi un caractère prédictif. Le performatif et le prédictif sont indissociables. L’ensemble (passé/présent/avenir) sera formaté comme un « déjà vu », déjà vécu.

Ce processus du déjà vu génère une sorte d’inattention, voire d’effacement des détails inédits qui passent inaperçus ou sont mis de côté car ils sont gênants dans le sens qu’il met en question ou infirme la théorie utilisée. Comment « corriger » cette tendance lourde ? Car la cuisine mélangeant les bribes de notre mémoire et les théories dominantes revêtues des croyances se cristallisent et se figent dans ce que certains appellent idéologie. 

On a beau à décrier les fantasmagories, à vouloir les éliminer de la pensée humaine, elles sont à l’oeuvre, mêmes chez ceux qui les critiquent. Au cours du 20ème siècle idéologies (dogmes religieux sécularisés)  sont devenues la manne des institutions et de leur pouvoir politique. Elles rendent très difficile notre accès à la philosophie politique et à une anthropologie que l’on doit repenser tant au niveau du micro-cosmos de chaque individu qu’au niveau de la planète, voire du cosmos.

Or, l’espoir du 19ème siècle que nous avons mis dans le réveil généré par les sciences exactes et le progrès qui libère l’homme de ces pénibles taches dictés par la lutte pour sa survie quotidienne s’est transformé en un piège : les théories scientifiques sont instrumentalisées au service des croyances et des idéologies. La rationalité humaine, la mise en valeur de la capacité de penser comme un bien commun qui n’existe pas s’il n’est pas « cultivé » ont été démoli, attaqué sur plusieurs registres tout au long du 20ème siècle. La raison humaine et sa culture, pour ainsi dire, se sont rétrécies et ne forme plus qu’un peau de chagrin.  La vérité est le bébé que l’on a jeté avec l’eau du bain. A force de clamer la vérité partout et à l’instrumentalisé à coup de dogmes et d’idéologie, à coup de « politique sécuritaire » et de rejet de l’autre, nous voilà devenu notre propre ennemi.

Revisiter les définitions de l’homme et questionner sa responsabilité

`Ce qui nous intéresse ici, c’est comment la mémoire reliée à l’imaginaire pourrait se libérer des croyances religieuses et laïques qui ont envahies les processus de constitution de l’individu et sa place vivante, à l’œuvre  dans le monde ? Comment sera possible de revisiter tranquillement la voie ouverte par Descartes, c’est à dire, pour prendre un raccourcis, comment remettre en mouvement la philosophie ancrée dans l’anthropologie qui réaffirme « je pense, donc je suis » « ? Penser/être : il faudrait les relier et ouvrir davantage la réflexion sur la vie vers la planète où toutes les vies exigent de l’homme l’effort de se situer et de penser en res-ponse, c’est à dire en res-ponsabilité. Le défi est de tirer la notion d’être vers un être réel qui n’a d’autre injonction que de penser en lien avec ce qui l’entoure de loin ou de près.

L’expérience temporelle du présent n’est pas un « oubli » mais un « présent » indissociable de « je pense, donc je suis. » la négation de ce lien intrinsèque entre être et l’acte de penser conduit à des formes de destruction érigées en politique d’Etat. C’est dommageable d’assujettir la philosophie de Descartes, comme l’a fait Heidegger, à une philosophie mise au service de la technique (que Heidegger abhorrait en lui opposant un idéalisme nazi dans lequel l’extermination perpétrée par les hommes sous la domination d’un Führer constituait le « noyau dur » que Heidegger a entouré d’un labyrinthe absconse de verrous ).

A l’opposée d’une anthropologie qui s’abreuve aux discours heideggeriens d’un être-pour-la-mort, l’anthropologie de la responsabilité cherche à situer l’homme dans le présent temporel et géographique, planétaire comme un Je responsable de la vie et du processus de changement de la prolifération des technologies chargées d’une force de destruction de la vie sur la planète Terre. L’homme est responsable du choix philosophique qu’il fait dans la multitude de théories et il est aussi responsable de la traduction des théories dans les sphères du politique, du social, de l’économique, aussi bien au niveau de sa propre vie qu’au niveau de sa responsabilité pour les autres et avec les autres. 

Tout penseur est aussi un zoon politikon. Celui qui choisit comme horizon un être-pour-la-mort et une conception politique d’extrême droite, d’extermination des gens au nom de leur race, ne peut pas glisser ex-nihilo et se faire ériger en maitre-penseur sans dommages. 

Il est dérisoire de se lamenter et de vitupérer contre la société et ses techniques et technologies car cela est la pente glissante cers des formes d’idéologies de repli sur soi et d’adhésion à la destruction aveugle et aléatoire. Les techniques ont imprégnées l’ensemble de la vie sur cette planète. Comment penser leurs fonctions et « puissances » est une question autrement plus urgente que de vitupérer contre ou de cultiver le déni. Et si nous acceptons une ontologie qui situe l’homme dans un « être-pour-la-mort » et acculons l’être au néant, ce choix nous coutera encore très cher. Car ce type de « philosophie » donne de la légitimité à la criminalité étatique comme Heidegger l’a fait en tant que philosophe avec Hitler et le régime nazi. Aujourd’hui, nous ne visons pas (encore) dans des Etats totalitaires fascistes et donc, il est important de mobiliser toutes nos capacités pour penser le changement.

La marchandisation de la vie humaine

Les croyances religieuses et, en miroir, une partie des discours scientifiques poursuivent leur travail de sape de la conscience et de la responsabilité, les deux étant écrasés sous les injonctions de 

– l’abandon de soi dans une forme d’oubli infantilisant (se remettre à dieu, aux saints, aux chefferies, à l’invocation d’un bouc-émissaire, au néant, etc.) et 

– par la culpabilité originelle attribuée à chaque individu depuis sa naissance. 

La culpabilité est la pire ennemie de la responsabilité, mais ce n’est pas possible d’approfondir ici cet aspect de nos réflexions. 

Tout se passe comme si la reproduction des marchandises à l’échelle planétaire et les injonctions de la consommation à outrance des produits où même le bio relève d’une emprise sur la nature, donc, comme si ce processus de marchandisation a phagocyté l’homme dans sa construction psychique et aussi dans « corps social ». La reproduction standardisée des marchandises est devenue le mécanisme même de la vie psychique des individus qui s’efforcent de se conformer aux caractéristiques des produits vendus sur le marché des sciences humaines et de la consommation des théories psychologiques, voire psychanalytiques et sociologiques. La reproduction des marchandises est aussi une industrie dans la production, la consommation des affects, rêves, idées, comportements, récits de vie. L’homme semble devenir son propre « producteur » et en même temps sa propre fabrique de marchandises : et il doit se vendre, autrement, il n’existe pas. « Je me vends, je suis reconnu, donc je suis » a remplacé le célèbre principe philosophique de Descartes. « La technologie de l’industrie culturelle – écrivent-ils – n’a abouti qu’à la standardisation et à la production en série, en sacrifiant tout ce qui faisait la différence entre la logique de l’œuvre et celle du système social. » (Adorno, Horkheimer)

« J’adhère, donc j’existe »? 

La montée en puissance en France, ces trente dernières années, de l’image d’Epinal d’un individu frileux, accablé de peurs et de plaintes, entraînés à réagir en victime, et qui affiche tout azimut le « besoin de sécurité », acceptant l’inflation des techniques de surveillance, assimilant toute une panoplie de consignes et d’injonctions d’auto-surveillance, pose un problème majeur en anthropologie, car cette image d’Epinal attire, tel un aimant, dans un mouvement centripète, les individus en quête d’un modèle d’identification. Comment se décentrer, rompre cette force d’attraction, décider de prendre des risques, de se mettre à l’épreuve pour imaginer une alternative qui ne peut émerger autrement que dans ses propres pensées en débat avec les autres? Comment se forger une conscience relative à sa responsabilité ? Comment « faire un pas côté » par rapport au sentiers rassurants, protégés, légitimées par des « tribuns » et des « élus » pour se risquer dans un débat collectif sur la responsabilité en dépassant les plaintes et les formes d’opposition stérile qui finissent par tourner en ronde ? 

Si les informations et les savoirs ne sont pas accueillis avec un « pas de côté » critique mais  aussitôt triés en fonction de la couche épaisse et chatoyante de croyances, la plupart des personnes ne pense pas mais « adhère ». Je constate que la plupart des groupes, même quand il s’agit d’un groupe d’intellectuels, passe leur temps à discuter « organisation », relations stratégiques, défenses de leur pré carré et ne se lance en aucun cas dans un débat de fond, car le débat exige de s’aventurer dans « une terre inconnue, étrangère » et aujourd’hui l’étranger, l’inconnu provoquent  un déluge de fantasmagories qui pourraient faire voler en éclat le groupe ou le collectif. On se contente de se solidariser « contre » tel ou tel événement ou personne, mais cette « solidarité négative » peine à se métamorphoses en créativité intellectuelle collective. De plus, la sélection de ceux qui peuvent entrer dans le groupe est rude, car on fait entrer dans ces groupes uniquement ceux qui « adhèrent » aux croyances et discours dominants adoptés par le groupe. Le fonctionnement clanique est le plus répandu, mais un clan avec très souvent un père absent ou mort (Badiou, Zizek, Mélanchon) et une cacophonie de fils et de filles (soeurs!) Qui ne s’écoutent pas et parlent tous en même temps pour accoucher d’une souris.

Le mythe de l’éternel retour du même et l’impératif catégorique de la mémoire

 Le déjà vu – autant que la théorie de l’éternel retour du même – détourne l’individu de l’expérience et de l’action. Son attention sera centrée sur le « besoin de reconnaissance » : pour satisfaire ce besoin, l’individu renonce à chercher des idées et des pensées qui risquent de le marginaliser par rapport au groupe ou à la communauté dont il a besoin pour satisfaire son « besoin de reconnaissance ». Du coup, il renonce à son originalité, il veut éviter la condition d’outsider et renonce à son processus de penser même si cela génère un souffrance une contradiction interne difficile à vivre. La plupart des personnes que je croise sur mes nombreux chemins et chantier d’anthropologue ont un passé constitué d’une série de renoncements, non seulement à leur mémoire et à leur imagination mais aussi au principe « je pense, donc je suis ». Ce dernier est remplacé par « je souffre, je me plains, donc je suis reconnu par ceux qui font comme moi ». La victime est un ventriloque qui accomplit le rite d’un discours causal situant le mal dans son enfance ou au niveau d’une persécution institutionnelle (les chefs, le président de la république). L’étalage des affects suit un protocole standardisé, consolidé par les « recherches » sociologiques et psychologiques. L’unicité, les capacités inédites sont rapidement absorbés dans des discours sur les symptômes, l’anormalité, la pathologie. Le sujet est celui qui se soumet aux discours performatifs de psychologie et devient vite la preuve vivante que ces théories disent la vérité puisque lui-même il s’est laissait formaté et s’est auto-formaté pour rendre vraie cette vérité!

Ainsi, la mémoire est détruite pour devenir un de ces bric-dévots où l’on vient acheter des produits pré-formatés prêt à l’emploi. La société se vide des individus qui prennent des risques et cherche à stimuler la force créatrice de leur mémoire et de leur imaginaire en les reliant au temps présent et à leur propre présence parmi leurs contemporaines et dans l’espace de leur vie quotidienne. 

Autrement dit, au lieu de faire du présent un œuvre d’art, on se contente d’une pastiche, d’une reproduction vendue en millions d’exemplaires dans les « supermarchés » de la vie et par les mass-médias. Ainsi, notre temps, le peu de temps qui compose notre vie sur la terre, devient la scène d’un théâtre d’ombres et ce jeu répétitif épuise notre capacité d’agir et de porter des changements si ce n’est l’adage « changer pour ne rien changer ». Le progrès produit ses propres ruines (en commençant avec les destruction des espèces de plantes et d’animaux).

Nos capacités de vivre dans le présent sont diminuées par des méthodes d’observation/diagnostique, etc. où le sujet est guidé non pas pour prendre de risques, affronter ses limites, questionner l’inconnu, déconstruire le déjà vu, etc. mais pour identifier ce qu’il sait déjà et ne fait que vérifier la chose sue. Ainsi, les technologies de dépistage de la pollutions fournissent des résultats qui sont crus par ceux qui sont déjà convaincus des méfaits de la pollution sur la planète. Ceux qui sont « sceptiques », voir ceux qui rejettent toute croyance concernant la disparition des espèces à cause de la pollution, ne modifieront en rien leurs croyances même si plusieurs études démontrent l’existence et les effets de la pollution.

L’homme est plus concentré sur la remémoration et le culte de ce que la tradition ou les savoirs lui ont inculqué que sur le changement à produire dans ses propres pensées et dans l’environnement.

Récemment, sur la scène mondiale du Covid-19, l’anthropologue a pu assister à une guerre sans merci entre un savant messianique marchant sur la grande vague de l’éternel retour du même (d’un ancien médicament devenu miracle dans le combat d’un virus inconnu de la multitude et peu connus par les experts) et les groupes de chercheurs en quête d’un nouveau molécule de traitement du virus Covid-19. Sans faire une étude approfondie, rien qu’en consultant les réseaux sociaux, dans la masse le mythe de l’éternel retour du même l’a emporté sur les chercheurs en quêtes d’un nouveau traitement. 

Comment introduire « l’altérité perceptive » (Bergson) dans les actions et les expériences du présent? Comment être témoin et témoigner de la vie des autres, de ceux qui accomplissent un chemin alternatif loin des sentiers battus sans devenir pour autant des héros? Je pense aux histories que j’ai pu recueillir lors de mes rencontres avec des femmes sans domicile fixe d’une grande ville. 

L’approche de la mémoire devrait répondre aussi à un impératif catégorique formulé par deux philosophe Chestov et Adorno; Chestov pose le principe d’agit de telle sorte que la mort de Socrate n’ait plus lieu.
Le nouvel impératif catégorique d’Adorno est le suivant : penser et agir en sorte que Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive.

Ces sont des impératifs philosophiques que l’on pourrait traduire dans l’anthropologie de la vie quotidienne. Comment transformer les sciences sociales en art, en œuvre d’art et comment quitter cette logique de l’art pour l’art qui règne dans les équipes de chercheurs en sciences sociales, de sorte qu’une incidence politique n’est portées par les communications qui foisonnent dans les revues et les colloques ?

NOTES

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison (1947), Paris, Gallimard, 1974, p. 130.

Benjamin sur la route (fragment)

Dans un texte de 1936, Walter Benjamin compare le fascisme et le communisme :

« Voilà pour ce qui concerne l’esthétisation du politique, que cultive et exploite le fascisme. Le communisme lui répond par la politisation de l’art»  Il s’agit du dernier paragraphe de la THÉORIES DU FASCISME ALLEMAND (à propos du collectif Guerre et Guerriers édité par Ernst JÜNGER)

Dans ce même texte (chapitre IV), Benjamin définissait « l’art pour l’art » comme «théologie de l’art».

Pour Walter Benjamin l’étude de l’esthétisation entre dans un mouvement dialectique avec l’étude de la politisation de l’art. Les deux sont « pris » dans le système gémellaire  (fascisme communiste). Continuer à produire une littérature et une critique littéraire qui se revendiquent « autonomes » décrochées de toute contingence et réalité politique est impossible. On ne peut avancer sans une philosophie de la connaissance qui inclut la réflexion sur l’art et donc, sur la littérature.

Le 25 avril 1930, il écrit à Scholem: « … mes récentes et passionnantes rencontres avec Brecht. L’idée court ici de démolir Heidegger dans le cadre d’un tout petit groupe de lecture critique que Brecht et moi dirigerions au cours de l’été. Mais Brecht, assez mal en point, est malheureusement à la veille de partir et seul je ne m’en chargerai pas ».

Le 20 juillet 1938, il écrit de Skovbostrand à Gretel Adorno : « … je tombai l’autre jour sur un numéro de l’« Internationale Literatur » où je figure, suite à un passage de mon travail sur les Affinités électives, comme un partisan de Heidegger. Grande est la misère de cette littérature.»

Benjamin qui tente de miner les « sentiers » et les « fondations » que Heidegger bétonne partout convaincu que le système nazi renaîtras de ses propres cendres et aura besoin de son héritage « philosophique », Heidegger qui hait les juifs et encore plus les penseurs juifs, fait diversion dans la misère des années 1930 au point que son plus pertinent ennemi, le seul qui aurait pu tenir un digue ferme contre les influences de Heidegger qui sont encore aujourd’hui dominantes, Benjamin se voit affublé de « partisan » de Heidegger.

Grande est la misère de cette « littérature » comme celle publiée récemment en France Par un certain Eilenberger qui obtient même le prix due l’essai philosophique. (cf. « Le tempos des magiciens »). Ailleurs, Maria Maïlat a fait la critique argumentée de ce livre.

Le développement, la consommation et « nous »?

« Le sous-prolétariat est constitué de ceux qui doivent consommer les forfaits et les soins contreproductifs » que leurs tuteurs (institutions, services) leur allouent.

Le système de santé est contre-productif, non pas parce qu’il n’a pas assez de moyens, mais parce qu’il n’est pas pensé et « managé » pour s’adapter aux citoyens et à l’environnement réel. Ce système institué tourne sur son axe, tourne sur ses propres « besoins internes », voire sur une dépense de plus en plus exagérée et contre-productive. (idem l’Education nationale).

Le sous-prolétariat n’est plus désigné par l’absence de moyens et l’exploitation, mais par la consommation qu’il s’impose à soi-même et par l’absence de choix (l’illusion du choix est présente sur les étalages des supermarchés sous forme d’emballage du même yoghourt ou de la même crème solaire, des produits « clonés »). Les consommateurs doivent s’auto-discpliner en suivant (comme les cochons d’élevage industriel) des circuits de consommations qui ne répondent plus à leurs désirs et ne les font plus rêver (comme du temps des premiers appareils électroménagers, par exemple) mais qui alimentent leur dépendance.

« Les privilégiés sont ceux qui sont libres de les refuser » (les circuits de consommation).

Une nouvelle conscience a pris forme durant ces dernières années : la conscience que nous ne pouvons écologiquement pas nous permettre le développement actuel, même équitable. Car même dans le développement équitable persiste toujours l’idée que derrière le mot équitable, les habitants des pays riches occidentaux veulent toujours plus pour eux-même et font des manifestations et des grèves pour réclamer encore plus de la même chose, plus de moyens, plus de services, donc plus de consommation pour eux-mêmes. Ce n’est donc pas le partage, le changement de modes de vie et donc de consommation qui agitent ces populations, mais leur propre consommation et services ( santé, éducation, voitures, prix de l’essence, loisirs) : ils veulent toujours plus.

Cela ne les empêche pas de se montrer indignés concernant les bateaux remplis de naufragés ou de s’apitoyer sur le sort des « mineurs isolés » ou sur le sort du Liban et d’autres pays ravagés par la guerre économique dont ils profitent. Et de signer des pétitions: l’attitude pétitionnaire est une des excuses à la mode, surtout pour ceux qui ne renonceraient pour rien à aucune partie de leur pouvoir d’achat.

Critique en. marge de la lecture d’Ivan Illich, cité dans ce texte.