Mémoire et imaginaire : traces pour penser une anthropologie du changement

L’expérience temporelle du présent

Bergson soutient que chaque présent se dédouble dans la conscience humaine de manière immédiate : «la formation du souvenir n’est jamais postérieure à celle de la perception ; elle en est contemporaine. » (Bergson, traduction 2003 : 130). 

Ce dédoublement implique le travail de l’imagination qui détache de l’immédiat tant des images que des mots, des odeurs, des sons, etc. 

Mais pour que ce « dédoublement » puisse avoir lieu, la personne ( ou un groupe) doit accéder à l’expérience temporelle sur deux plans (suivant Bergson): 

– d’une part, la personne doit être en mesure de s’impliquer dans un processus d’expérience perceptible, accessible  « qui oriente le sujet vers un faisceau d’actions possibles » qu’il mène non pas seul mais avec les autres, de sorte que l’action est partageable, communicable, transmissible; 

– d’autre part, le présent de l’expérience se dédouble pour devenir en même temps matière d’un souvenir qui sera entretisser à d’autres souvenirs présents dans la mémoire. ici, le présent revêt un triple fores: les souvenirs présents, le temps présent de l’expérience et le présent du « dédoublement » en souvenir. Cette triple épaisseur du présent le rend intense, si intense que parfois, une sorte d’anesthésie ou de fatigue le rend opaque, effacé, à peine perceptible dans sa globalité.

Mémoire et imaginaire à l’épreuve des mécanismes de reproduction

La mémoire – indissociable de l’imaginaire,- trie, filtre, tranche, opère des classifications, des mélanges, provoque à la fois de l’homogénéité mais aussi une fragmentation hétérogène : autrement dit, sous l’apparence d’une totalité, en réalité, la mémoire produit fragmentation et dislocation. A l’aide d’une force fluide nommée imagination, elle édifie des formes et les transforme aussitôt en ruines, de sorte que la mémoire est un magma, une sorte d’océan de lave en ébullition, peuplé de cités englouties où chantent les sirènes, s’affichent les chiffres et les opérations mathématiques, les citations apprises à l’école ou à la maison, les théories et les connaissances apprises pendant les années d’apprentissage et les rêves… Mais aussi, dans cette mémoire passent les djins, les espoirs, les voeux, les anges, les monstres, les peurs… Les théories (ou ce que l’on appelle aussi « les découvertes ») scientifiques et les croyances brassent ce magma et font leur pêche. Ce travail de pêche est orienté en fonction des mots qui dominent les discours collectifs et s’infiltrent (parfois à l’insu de l’individu) dans sa mémoire. Par exemple, si le filet du pêcheur est tissé de la théorie de la répétition, il sera difficile à la mémoire de vaincre le pêcheur et de vous donner (en sous-mains) des doutes et d’autres éléments que ceux qui confirmeront la théorie de la répétition. Ainsi, l’homme qui se croit libre de pêcher, se fait prendre dans le filet de sa pêche. 

Certains appellent ce travail de pêche « analyse », « diagnostic » « élaboration ». Ce qui en résulte, c’est le « discours performatif » dans le sens où, non seulement le présent sera modelé par la théorie utilisée mais l’avenir sera annexé à ces discours qui ont aussi un caractère prédictif. Le performatif et le prédictif sont indissociables. L’ensemble (passé/présent/avenir) sera formaté comme un « déjà vu », déjà vécu.

Ce processus du déjà vu génère une sorte d’inattention, voire d’effacement des détails inédits qui passent inaperçus ou sont mis de côté car ils sont gênants dans le sens qu’il met en question ou infirme la théorie utilisée. Comment « corriger » cette tendance lourde ? Car la cuisine mélangeant les bribes de notre mémoire et les théories dominantes revêtues des croyances se cristallisent et se figent dans ce que certains appellent idéologie. 

On a beau à décrier les fantasmagories, à vouloir les éliminer de la pensée humaine, elles sont à l’oeuvre, mêmes chez ceux qui les critiquent. Au cours du 20ème siècle idéologies (dogmes religieux sécularisés)  sont devenues la manne des institutions et de leur pouvoir politique. Elles rendent très difficile notre accès à la philosophie politique et à une anthropologie que l’on doit repenser tant au niveau du micro-cosmos de chaque individu qu’au niveau de la planète, voire du cosmos.

Or, l’espoir du 19ème siècle que nous avons mis dans le réveil généré par les sciences exactes et le progrès qui libère l’homme de ces pénibles taches dictés par la lutte pour sa survie quotidienne s’est transformé en un piège : les théories scientifiques sont instrumentalisées au service des croyances et des idéologies. La rationalité humaine, la mise en valeur de la capacité de penser comme un bien commun qui n’existe pas s’il n’est pas « cultivé » ont été démoli, attaqué sur plusieurs registres tout au long du 20ème siècle. La raison humaine et sa culture, pour ainsi dire, se sont rétrécies et ne forme plus qu’un peau de chagrin.  La vérité est le bébé que l’on a jeté avec l’eau du bain. A force de clamer la vérité partout et à l’instrumentalisé à coup de dogmes et d’idéologie, à coup de « politique sécuritaire » et de rejet de l’autre, nous voilà devenu notre propre ennemi.

Revisiter les définitions de l’homme et questionner sa responsabilité

`Ce qui nous intéresse ici, c’est comment la mémoire reliée à l’imaginaire pourrait se libérer des croyances religieuses et laïques qui ont envahies les processus de constitution de l’individu et sa place vivante, à l’œuvre  dans le monde ? Comment sera possible de revisiter tranquillement la voie ouverte par Descartes, c’est à dire, pour prendre un raccourcis, comment remettre en mouvement la philosophie ancrée dans l’anthropologie qui réaffirme « je pense, donc je suis » « ? Penser/être : il faudrait les relier et ouvrir davantage la réflexion sur la vie vers la planète où toutes les vies exigent de l’homme l’effort de se situer et de penser en res-ponse, c’est à dire en res-ponsabilité. Le défi est de tirer la notion d’être vers un être réel qui n’a d’autre injonction que de penser en lien avec ce qui l’entoure de loin ou de près.

L’expérience temporelle du présent n’est pas un « oubli » mais un « présent » indissociable de « je pense, donc je suis. » la négation de ce lien intrinsèque entre être et l’acte de penser conduit à des formes de destruction érigées en politique d’Etat. C’est dommageable d’assujettir la philosophie de Descartes, comme l’a fait Heidegger, à une philosophie mise au service de la technique (que Heidegger abhorrait en lui opposant un idéalisme nazi dans lequel l’extermination perpétrée par les hommes sous la domination d’un Führer constituait le « noyau dur » que Heidegger a entouré d’un labyrinthe absconse de verrous ).

A l’opposée d’une anthropologie qui s’abreuve aux discours heideggeriens d’un être-pour-la-mort, l’anthropologie de la responsabilité cherche à situer l’homme dans le présent temporel et géographique, planétaire comme un Je responsable de la vie et du processus de changement de la prolifération des technologies chargées d’une force de destruction de la vie sur la planète Terre. L’homme est responsable du choix philosophique qu’il fait dans la multitude de théories et il est aussi responsable de la traduction des théories dans les sphères du politique, du social, de l’économique, aussi bien au niveau de sa propre vie qu’au niveau de sa responsabilité pour les autres et avec les autres. 

Tout penseur est aussi un zoon politikon. Celui qui choisit comme horizon un être-pour-la-mort et une conception politique d’extrême droite, d’extermination des gens au nom de leur race, ne peut pas glisser ex-nihilo et se faire ériger en maitre-penseur sans dommages. 

Il est dérisoire de se lamenter et de vitupérer contre la société et ses techniques et technologies car cela est la pente glissante cers des formes d’idéologies de repli sur soi et d’adhésion à la destruction aveugle et aléatoire. Les techniques ont imprégnées l’ensemble de la vie sur cette planète. Comment penser leurs fonctions et « puissances » est une question autrement plus urgente que de vitupérer contre ou de cultiver le déni. Et si nous acceptons une ontologie qui situe l’homme dans un « être-pour-la-mort » et acculons l’être au néant, ce choix nous coutera encore très cher. Car ce type de « philosophie » donne de la légitimité à la criminalité étatique comme Heidegger l’a fait en tant que philosophe avec Hitler et le régime nazi. Aujourd’hui, nous ne visons pas (encore) dans des Etats totalitaires fascistes et donc, il est important de mobiliser toutes nos capacités pour penser le changement.

La marchandisation de la vie humaine

Les croyances religieuses et, en miroir, une partie des discours scientifiques poursuivent leur travail de sape de la conscience et de la responsabilité, les deux étant écrasés sous les injonctions de 

– l’abandon de soi dans une forme d’oubli infantilisant (se remettre à dieu, aux saints, aux chefferies, à l’invocation d’un bouc-émissaire, au néant, etc.) et 

– par la culpabilité originelle attribuée à chaque individu depuis sa naissance. 

La culpabilité est la pire ennemie de la responsabilité, mais ce n’est pas possible d’approfondir ici cet aspect de nos réflexions. 

Tout se passe comme si la reproduction des marchandises à l’échelle planétaire et les injonctions de la consommation à outrance des produits où même le bio relève d’une emprise sur la nature, donc, comme si ce processus de marchandisation a phagocyté l’homme dans sa construction psychique et aussi dans « corps social ». La reproduction standardisée des marchandises est devenue le mécanisme même de la vie psychique des individus qui s’efforcent de se conformer aux caractéristiques des produits vendus sur le marché des sciences humaines et de la consommation des théories psychologiques, voire psychanalytiques et sociologiques. La reproduction des marchandises est aussi une industrie dans la production, la consommation des affects, rêves, idées, comportements, récits de vie. L’homme semble devenir son propre « producteur » et en même temps sa propre fabrique de marchandises : et il doit se vendre, autrement, il n’existe pas. « Je me vends, je suis reconnu, donc je suis » a remplacé le célèbre principe philosophique de Descartes. « La technologie de l’industrie culturelle – écrivent-ils – n’a abouti qu’à la standardisation et à la production en série, en sacrifiant tout ce qui faisait la différence entre la logique de l’œuvre et celle du système social. » (Adorno, Horkheimer)

« J’adhère, donc j’existe »? 

La montée en puissance en France, ces trente dernières années, de l’image d’Epinal d’un individu frileux, accablé de peurs et de plaintes, entraînés à réagir en victime, et qui affiche tout azimut le « besoin de sécurité », acceptant l’inflation des techniques de surveillance, assimilant toute une panoplie de consignes et d’injonctions d’auto-surveillance, pose un problème majeur en anthropologie, car cette image d’Epinal attire, tel un aimant, dans un mouvement centripète, les individus en quête d’un modèle d’identification. Comment se décentrer, rompre cette force d’attraction, décider de prendre des risques, de se mettre à l’épreuve pour imaginer une alternative qui ne peut émerger autrement que dans ses propres pensées en débat avec les autres? Comment se forger une conscience relative à sa responsabilité ? Comment « faire un pas côté » par rapport au sentiers rassurants, protégés, légitimées par des « tribuns » et des « élus » pour se risquer dans un débat collectif sur la responsabilité en dépassant les plaintes et les formes d’opposition stérile qui finissent par tourner en ronde ? 

Si les informations et les savoirs ne sont pas accueillis avec un « pas de côté » critique mais  aussitôt triés en fonction de la couche épaisse et chatoyante de croyances, la plupart des personnes ne pense pas mais « adhère ». Je constate que la plupart des groupes, même quand il s’agit d’un groupe d’intellectuels, passe leur temps à discuter « organisation », relations stratégiques, défenses de leur pré carré et ne se lance en aucun cas dans un débat de fond, car le débat exige de s’aventurer dans « une terre inconnue, étrangère » et aujourd’hui l’étranger, l’inconnu provoquent  un déluge de fantasmagories qui pourraient faire voler en éclat le groupe ou le collectif. On se contente de se solidariser « contre » tel ou tel événement ou personne, mais cette « solidarité négative » peine à se métamorphoses en créativité intellectuelle collective. De plus, la sélection de ceux qui peuvent entrer dans le groupe est rude, car on fait entrer dans ces groupes uniquement ceux qui « adhèrent » aux croyances et discours dominants adoptés par le groupe. Le fonctionnement clanique est le plus répandu, mais un clan avec très souvent un père absent ou mort (Badiou, Zizek, Mélanchon) et une cacophonie de fils et de filles (soeurs!) Qui ne s’écoutent pas et parlent tous en même temps pour accoucher d’une souris.

Le mythe de l’éternel retour du même et l’impératif catégorique de la mémoire

 Le déjà vu – autant que la théorie de l’éternel retour du même – détourne l’individu de l’expérience et de l’action. Son attention sera centrée sur le « besoin de reconnaissance » : pour satisfaire ce besoin, l’individu renonce à chercher des idées et des pensées qui risquent de le marginaliser par rapport au groupe ou à la communauté dont il a besoin pour satisfaire son « besoin de reconnaissance ». Du coup, il renonce à son originalité, il veut éviter la condition d’outsider et renonce à son processus de penser même si cela génère un souffrance une contradiction interne difficile à vivre. La plupart des personnes que je croise sur mes nombreux chemins et chantier d’anthropologue ont un passé constitué d’une série de renoncements, non seulement à leur mémoire et à leur imagination mais aussi au principe « je pense, donc je suis ». Ce dernier est remplacé par « je souffre, je me plains, donc je suis reconnu par ceux qui font comme moi ». La victime est un ventriloque qui accomplit le rite d’un discours causal situant le mal dans son enfance ou au niveau d’une persécution institutionnelle (les chefs, le président de la république). L’étalage des affects suit un protocole standardisé, consolidé par les « recherches » sociologiques et psychologiques. L’unicité, les capacités inédites sont rapidement absorbés dans des discours sur les symptômes, l’anormalité, la pathologie. Le sujet est celui qui se soumet aux discours performatifs de psychologie et devient vite la preuve vivante que ces théories disent la vérité puisque lui-même il s’est laissait formaté et s’est auto-formaté pour rendre vraie cette vérité!

Ainsi, la mémoire est détruite pour devenir un de ces bric-dévots où l’on vient acheter des produits pré-formatés prêt à l’emploi. La société se vide des individus qui prennent des risques et cherche à stimuler la force créatrice de leur mémoire et de leur imaginaire en les reliant au temps présent et à leur propre présence parmi leurs contemporaines et dans l’espace de leur vie quotidienne. 

Autrement dit, au lieu de faire du présent un œuvre d’art, on se contente d’une pastiche, d’une reproduction vendue en millions d’exemplaires dans les « supermarchés » de la vie et par les mass-médias. Ainsi, notre temps, le peu de temps qui compose notre vie sur la terre, devient la scène d’un théâtre d’ombres et ce jeu répétitif épuise notre capacité d’agir et de porter des changements si ce n’est l’adage « changer pour ne rien changer ». Le progrès produit ses propres ruines (en commençant avec les destruction des espèces de plantes et d’animaux).

Nos capacités de vivre dans le présent sont diminuées par des méthodes d’observation/diagnostique, etc. où le sujet est guidé non pas pour prendre de risques, affronter ses limites, questionner l’inconnu, déconstruire le déjà vu, etc. mais pour identifier ce qu’il sait déjà et ne fait que vérifier la chose sue. Ainsi, les technologies de dépistage de la pollutions fournissent des résultats qui sont crus par ceux qui sont déjà convaincus des méfaits de la pollution sur la planète. Ceux qui sont « sceptiques », voir ceux qui rejettent toute croyance concernant la disparition des espèces à cause de la pollution, ne modifieront en rien leurs croyances même si plusieurs études démontrent l’existence et les effets de la pollution.

L’homme est plus concentré sur la remémoration et le culte de ce que la tradition ou les savoirs lui ont inculqué que sur le changement à produire dans ses propres pensées et dans l’environnement.

Récemment, sur la scène mondiale du Covid-19, l’anthropologue a pu assister à une guerre sans merci entre un savant messianique marchant sur la grande vague de l’éternel retour du même (d’un ancien médicament devenu miracle dans le combat d’un virus inconnu de la multitude et peu connus par les experts) et les groupes de chercheurs en quête d’un nouveau molécule de traitement du virus Covid-19. Sans faire une étude approfondie, rien qu’en consultant les réseaux sociaux, dans la masse le mythe de l’éternel retour du même l’a emporté sur les chercheurs en quêtes d’un nouveau traitement. 

Comment introduire « l’altérité perceptive » (Bergson) dans les actions et les expériences du présent? Comment être témoin et témoigner de la vie des autres, de ceux qui accomplissent un chemin alternatif loin des sentiers battus sans devenir pour autant des héros? Je pense aux histories que j’ai pu recueillir lors de mes rencontres avec des femmes sans domicile fixe d’une grande ville. 

L’approche de la mémoire devrait répondre aussi à un impératif catégorique formulé par deux philosophe Chestov et Adorno; Chestov pose le principe d’agit de telle sorte que la mort de Socrate n’ait plus lieu.
Le nouvel impératif catégorique d’Adorno est le suivant : penser et agir en sorte que Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive.

Ces sont des impératifs philosophiques que l’on pourrait traduire dans l’anthropologie de la vie quotidienne. Comment transformer les sciences sociales en art, en œuvre d’art et comment quitter cette logique de l’art pour l’art qui règne dans les équipes de chercheurs en sciences sociales, de sorte qu’une incidence politique n’est portées par les communications qui foisonnent dans les revues et les colloques ?

NOTES

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison (1947), Paris, Gallimard, 1974, p. 130.

Benjamin sur la route (fragment)

Dans un texte de 1936, Walter Benjamin compare le fascisme et le communisme :

« Voilà pour ce qui concerne l’esthétisation du politique, que cultive et exploite le fascisme. Le communisme lui répond par la politisation de l’art»  Il s’agit du dernier paragraphe de la THÉORIES DU FASCISME ALLEMAND (à propos du collectif Guerre et Guerriers édité par Ernst JÜNGER)

Dans ce même texte (chapitre IV), Benjamin définissait « l’art pour l’art » comme «théologie de l’art».

Pour Walter Benjamin l’étude de l’esthétisation entre dans un mouvement dialectique avec l’étude de la politisation de l’art. Les deux sont « pris » dans le système gémellaire  (fascisme communiste). Continuer à produire une littérature et une critique littéraire qui se revendiquent « autonomes » décrochées de toute contingence et réalité politique est impossible. On ne peut avancer sans une philosophie de la connaissance qui inclut la réflexion sur l’art et donc, sur la littérature.

Le 25 avril 1930, il écrit à Scholem: « … mes récentes et passionnantes rencontres avec Brecht. L’idée court ici de démolir Heidegger dans le cadre d’un tout petit groupe de lecture critique que Brecht et moi dirigerions au cours de l’été. Mais Brecht, assez mal en point, est malheureusement à la veille de partir et seul je ne m’en chargerai pas ».

Le 20 juillet 1938, il écrit de Skovbostrand à Gretel Adorno : « … je tombai l’autre jour sur un numéro de l’« Internationale Literatur » où je figure, suite à un passage de mon travail sur les Affinités électives, comme un partisan de Heidegger. Grande est la misère de cette littérature.»

Benjamin qui tente de miner les « sentiers » et les « fondations » que Heidegger bétonne partout convaincu que le système nazi renaîtras de ses propres cendres et aura besoin de son héritage « philosophique », Heidegger qui hait les juifs et encore plus les penseurs juifs, fait diversion dans la misère des années 1930 au point que son plus pertinent ennemi, le seul qui aurait pu tenir un digue ferme contre les influences de Heidegger qui sont encore aujourd’hui dominantes, Benjamin se voit affublé de « partisan » de Heidegger.

Grande est la misère de cette « littérature » comme celle publiée récemment en France Par un certain Eilenberger qui obtient même le prix due l’essai philosophique. (cf. « Le tempos des magiciens »). Ailleurs, Maria Maïlat a fait la critique argumentée de ce livre.

Le développement, la consommation et « nous »?

« Le sous-prolétariat est constitué de ceux qui doivent consommer les forfaits et les soins contreproductifs » que leurs tuteurs (institutions, services) leur allouent.

Le système de santé est contre-productif, non pas parce qu’il n’a pas assez de moyens, mais parce qu’il n’est pas pensé et « managé » pour s’adapter aux citoyens et à l’environnement réel. Ce système institué tourne sur son axe, tourne sur ses propres « besoins internes », voire sur une dépense de plus en plus exagérée et contre-productive. (idem l’Education nationale).

Le sous-prolétariat n’est plus désigné par l’absence de moyens et l’exploitation, mais par la consommation qu’il s’impose à soi-même et par l’absence de choix (l’illusion du choix est présente sur les étalages des supermarchés sous forme d’emballage du même yoghourt ou de la même crème solaire, des produits « clonés »). Les consommateurs doivent s’auto-discpliner en suivant (comme les cochons d’élevage industriel) des circuits de consommations qui ne répondent plus à leurs désirs et ne les font plus rêver (comme du temps des premiers appareils électroménagers, par exemple) mais qui alimentent leur dépendance.

« Les privilégiés sont ceux qui sont libres de les refuser » (les circuits de consommation).

Une nouvelle conscience a pris forme durant ces dernières années : la conscience que nous ne pouvons écologiquement pas nous permettre le développement actuel, même équitable. Car même dans le développement équitable persiste toujours l’idée que derrière le mot équitable, les habitants des pays riches occidentaux veulent toujours plus pour eux-même et font des manifestations et des grèves pour réclamer encore plus de la même chose, plus de moyens, plus de services, donc plus de consommation pour eux-mêmes. Ce n’est donc pas le partage, le changement de modes de vie et donc de consommation qui agitent ces populations, mais leur propre consommation et services ( santé, éducation, voitures, prix de l’essence, loisirs) : ils veulent toujours plus.

Cela ne les empêche pas de se montrer indignés concernant les bateaux remplis de naufragés ou de s’apitoyer sur le sort des « mineurs isolés » ou sur le sort du Liban et d’autres pays ravagés par la guerre économique dont ils profitent. Et de signer des pétitions: l’attitude pétitionnaire est une des excuses à la mode, surtout pour ceux qui ne renonceraient pour rien à aucune partie de leur pouvoir d’achat.

Critique en. marge de la lecture d’Ivan Illich, cité dans ce texte.

 

 Bruit : qui est déjà Mozart?

La « régression de l’écoute » chez Adorno se réfère non pas à un phénomène psychologique, individuel, mais au processus dans lequel l’écoute des individus est modelée par la logique de consommation qui conduit le « public » ou la masse à un paradoxe : écouter et tirer du plaisir de l’absence même d’expérience musicale (pratiquer un instrument, apprendre à chanter, à différencier les sons, les compositions, les instruments, aller à un concert, etc.)

Ce processus « utilitaire – consommiériste » rétrécit l’écoute au point que l’on peut percevoir « du » Mozart en visionnant un clip publicitaire sans savoir de quelle partition il s’agit, quels sont les instruments, qui y jouent et … qui est Mozart. La musique utilisée dans les espaces publics (boutiques, halls de gare, hôtels, etc.) devient la matière première dans la production des bruits « de fond ».

L’écoute ne survit pas aux exhortations qui nous sont faites d’écouter. A titre de curiosité, rajouter aussi, le malentendu qui rend impossible l’articulation entre écoute et entendement. Lorsqu’on dit « je vous ai entendu » le verbe avoir annule la vérité de l’écoute et lui substitue un avoir dont on ne sait rien. « Entendu » quoi? L’écoute est peut-être le plus fortement touchée par les mécanismes de déni et le refuse de faire l’effort et de se mettre en danger pour penser à partir de la parole de l’autre. Cette parole est de nos jour, une pute menace reléguée à la chose dont on doit s’éloigner, la rabaisser. Et laisser une immense place creuse comme la trace d’une ancienne bombe atomique où s’entassent les cris, les pleurs, les lamentations d’une masse informe de vies devenues choses dont la seule expression est le fait d’alimenter la grosse machine de production et de recyclage (en mémorial, en objets de musée) des victimes. Quelques tentatives littéraires cherchent à créer une autre vision en mettant en valeur le chant et la lecture à voix haute.Le chant contient un « réserve » d’humanité très précieuse. Il ne s’agit pas du chant « organisé » devant un public muet qui applaudit à la fin. Mais d’un chant vivant comme celui de Malvina personnage central dans le. roman La grâce de l’ennemi (Edition Fayard) que j’ai publié il y a quelques années. Devant la guerre et les exactions, les tortures et les meurtres perpétrés par des soldats et des mercenaires qui font preuve d’un zèle meurtrier inouï, mais devenu une actrice banalité dans les guerres du 20ème siècle, Malvina chante. C’est le conte qui m’a permis d’écrire, de laisser quelques traces de la vie de cette femme qui a vu devant ses yeux l’attaque d’un groupe de nazis dans la guerre de Yougoslavie qui ont assassiné toute sa famille, sa communauté réunie dans un groupe de cirque, de gitans voyageurs, chanteurs, hommes, enfants, femmes. Elle fut épargnée par le chef de la horde parce qu’il l’avait entendu chanter du temps où la paix n’avait pas encore été noyée dans le sang. Comment le chant de Malvina s’oppose à la destruction de l’homme par l’homme ? Pourquoi opposer une telle faiblesse et inutilité aux organisations émanant de l’Etat militarisé, moderne, qui tuent impunément simplement parce que l’humanité accepte qu’en temps de guerre, la loi du meurtre surplombe toutes les autres lois et valeurs humanistes? Que faire du chant ? Que faire de l’écoute quand les bruits des armes et des expositions percent le tympan des enfants ? Je n’ai pas de réponse anthropologique ou philosophique à ces questions. La seule brèche se trouve à la hauteur d’une souris, dans l’écriture d’un conte, d’un roman.

Penser l’écologie en lisant Walter Benjamin

Nos représentations ne dépendent pas d’une transmission naturelle ( on assiste ébahi à la biologisation des représentations et de la mémoire individuelle qui seraient « transmises » par les matériaux du corps – dont le sang et le sperme – à l’intérieur d’une « famille » réduite à une « cellule »).

Nos représentations (constitutives du langage) sont modelées par l’histoire de l’humanité et notamment par l’industrialisation et les conditions économiques qui provoquent une profonde onde de choc à la fin du 19e siècle jusqu’à nos jours. Ainsi, la reproductibilité technique dans le domaine des arts, mais aussi dans la vie quotidienne, génère des mutations majeures dans le développement des représentations, des images, du langage humains.

Walter Benjamin observe les transformations subies par la réaction individuelle en face d’une œuvre d’art. Cette dernière (depuis la fin du 19e) est d’emblée destinée à s’adresser au grand nombre (du public), et ce n’est que parce que l’oeuvre d’art est censée susciter l’intérêt de la masse qu’elle est mise en valeur et en circulation. Devant ces oeuvres d’art, la réaction individuelle perd la forme de la quête d’un unique sujet qui affronte la rencontre « sacrée » avec l’oeuvre. La réaction individuelle devant l’oeuvre d’art inclut d’emblée, comme une injonction, sa transformation imminente « en un phénomène de masse». Les individus (dont les auteurs ou les créateurs) contribuent  à ériger en « œuvre » la marchandise que des milliers, voir de millions d’individus vont acheter ou « digérer » en guise de représentations  (lorsqu’ils ne peuvent pas l’acheter matériellement, leur perception devient analogue à un achat donc à une consommation, d’où le caractère « périssable » des oeuvres que l’on observe dans la littérature, par exemple).

Ce phénomène de masse génère ses propres ruines et déchets avant même de générer une … œuvre d’art. Il devient presqu’impossible d’accéder à une autre forme de perception et de langage  détachés de ce processus. L’individu qui s’expose en portant un fragment de pensée ou une critique inédite qu’il élabore et « sauve » se voit soumis à la pression de la masse et subit dans son entourage les attaques blessantes lancées par les « défenseurs volontaires » de l’objet érigé en œuvre qui est à la fois standardisé et fétichisé. Ce processus mondial submerge les peuples, de sorte que personne ne peut dire aujourd’hui quelle serait l’oeuvre d’art qui échappera pour briller dans une nuit lointaine au milieu de nos ruines ? Qui et comment pourra faire état de ce qui est oublié, enseveli sous les ruines de ce choc entre l’oeuvre d’art et l’économie marchande ?

Benjamin alimente par la suite le travail d’Adorno qui propose de corriger la notion de «culture de masse » par l’« industrie culturelle ».

Ce processus de transformation des perceptions et représentations de l’oeuvre d’art ne peut pas être observé et compris sans les apports du matérialisme dialectique donc du marxisme que Walter Benjamin combine avec les connaissances acquises dans sa culture juive, notamment de la mystique juive.

Le processus décrit par Walter Benjamin est, de nos jours, présent dans le domaine de l’ »écologie » :  nous assistons à la guerre industrielle qui produit des chocs sur les connaissances très fines, fragmentaires et uniques concernant l’impact du modèle de reproduction industrielle-consumériste sur la planète.

Dans cette guerre industrielle, la perception individuelle est la seule capable à faire émerger des représentations inédites, singulières de ce phénomène planétaire rendu « objectivement » opaque par l’économie du marché. Or cette connaissance individuelle est d’emblée capturée et conditionnée pour contribuer à une standardisation de la perception « de masse » que l’on évoque sous l’étiquette d’écologie.

Les individus qui captent et cherchent à transmettre des fragments originaux (analogues à des oeuvres d’art) concernant l’impact de l’industrialisation sur la planète et qui résistent à la ruine de nos perceptions dans le discours opaque standardisé concernant «l’écologie »  sont marginalisés, couverts d’opprobre, décrédibilisés et rejetés dans une catégorie que Benjamin comme Marx ont identifiée sous le nom de « bohème ». La « bohème » (nom perdu de nos jours dans les greniers de notre langage) est utilisé dans les enjeux politiques comme une menace, synonyme du fou, oisif, « mal-informé », acteur du désordre ou de l’anarchie.

La classe des vainqueurs qui a la maitrise absolue de tous les discours dans le domaine de l’écologie alimentent la fantasmagorie qui fait craindre que ces « anarchistes » dépressifs, égoïstes, « à côté de la plaque » pourraient ébranler l’ordre établi par l’Etat et ses institutions et pervertir ou vicier l’opinion publique.

(Référence : L’oeuvre d’art à l’époque de par reproductibilité technique,  dont les différentes versions sont écrites entrerez 1936 et 1939)

Essai en cours d’écriture : Maria Maïlat

Apprendre, prendre le risque de critiquer et de changer nos institutions éducatives

Apprendre est le verbe fondateur de l’humanité. Ce n’est pas à l’école que l’apprentissage est institué. Bien au contraire : l’école devrait servir la vie dans la cité et transmettre des méthodes pour que l’enfant puisse apprendre comment apprendre. Et aussi, lui donner des repères concernant les grands domaines de la culture de homo sapiens et de homo faber. 

Le métier d’enseignant ne devrait pas être attribué sur la base d’un diplôme et d’une « carrière de fonctionnaire » mais il devrait être une noble charge attribuée et assumée par chaque citoyen.

Chaque citoyen devrait avoir dans son parcours une mission d’éducation dans une ou plusieurs école(s). Chacun pourrait assumer  plusieurs centaines d’heures à accomplir dans un ou plusieurs établissements scolaires mais aussi dans la cité avec les enfants des autres. J’avais espérer que la réforme du rythme scolaire stimulerait une réflexion sur les contributions éducatives qui pourrait être inscrits dans notre vie sociale sur la commune ou dans le quartier.

Chaque citoyen aura le plaisir de participer à un cursus d’entrainement (une fois par mois) pour réfléchir avec les autres  sur l’art de transmettre, pour élaborer ses propres postures et méthodes de transmission et d’éducation des enfants des autres.  Cela favorisera sa propre capacité d’apprendre, de continuer à être ouvert aux générations à venir. Il s’inscrira dans la culture de l’intention et de la créativité et peut-être que beaucoup se rendront compte à quel point ces moments de transmission qu’il partagera avec les autres citoyens et les jeunes est une sources de vie pour lui.

De son côté, l’école devrait tenir compte de l’existence de l’enfant comme ressource et non pas comme  facteur de perturbations, troubles, objets à classer sur une échelle érigée sous l’épée de Damocles appelée aussi Echec-scolaire. Plus tard, on s’aperçoit qu’il est un des idoles de la cité puisque toute l’existence de l’enfant  qui a eu le malheur d’être noyé dans l’échec-scolaire, sera déterminé par ce mot « échec ».

L’enfant est écartelé entre deux extrêmes : l’école fermée où les enseignants règnent en maîtres absolus sans autre loi que leur propre nature dotée de conscience. Cette toute-puissance les rend fragiles et les isole: chacun est un atome sans que l’ensemble puisse former autre chose que des mini-bombe à hydrogène. On constate cette réalité si on a l’occasion d’être l’invité d’un enseignant qui tente d’ouvrir l’école et si on déjeune à la cantine des enseignants dans un lycée flambant neuf.

Une visite guidée dans le concret

Dans ces établissements scolaires new generation Made in France, il faut être équipé d’un carte à puces, car toutes les portes blindées barrent le moindre passage. Les salles de classe sont ouvertes et se referment uniquement avec ce type de carte que seul l’enseignant possède. De sorte que si un enfant est en retard, il lui est impossible d’ouvrir la porte de l’extérieur pour rejoindre ses collègues. Les portes ont une fenêtre ultra-sécurisée, incassable: on voit ce qui se passe dans la classe. On voit aussi la tête de l’élève qui reste « enfermé dehors » car une fois qu’il est dans le couloir il fait comme un rat: toutes les portes sont fermées, il ne pourra ni sortir ni entrer tant qu’un enseignant ne lui fait grâce de lui ouvrir avec sa carte magique. Rien que cette carte illustre cette toute-puissance déshumanisant la relation humaine entre les adultes et les jeunes.

Dans ces lycées tout neufs les couloirs sont conçus pour voir absolument tout de n’importe quel point comme dans ces prisons parfaites imaginées par les régimes totalitaires. Il n’y a point d’endroit pour se sentir humain ou vivant. Pas un seul coin pour s’assoir et papoter ou lire les nouvelles sur son smartphone car l’établissement est doté d’un système qui empêche les portables de capter le réseau. Du coup, les enseignants sont obligés de sortir devant l’établissement scolaire ou de s’agglutiner dans un ou deux petits carrés au fond du couloir où « ça capte ».

La salle des profs est meublé de telle façon que personne n’a envie de s’asosir: des fauteuils très bas, au forme incommode qui vous donne l’impression qu’on vous oblige de réveiller une sciatique dans le dos. Et des chaises bancales qui menacent de vous envoyer par terre. Mais tout est fait comme pour une vitrine ou une exposition universelle.

La cantine des profs est le lieu où les atomes humanoïdes que l’on appelle aussi « profs » s’agrègent dans des petits tas d’atomes. Cette agrégation se fait sur la base d’un seul principe: je fais mon petit projet contre les autres et surtout sans les élèves. Cela ne veut pas dire que je n’utilise ps la méthode participative c’est à dire que je les achemine vers ce qui est déjà un produit fini, ficelé. je leur donne la chance d’être consommateur, mais sur l’emballage, on écrit « acteurs » du projet.

Il n’est pas étonnant que les élèves prennent l’habitude de la consommation qu’ils expérimentent par ailleurs avec l’aide généreuse des médias.

Tout ce beau monde, l’école et médias ont leur bouc émissaire, alors pourquoi se mettre en question quand on peut tirer sur le pianiste : le parent.

L’expérience d’un « pas de côté » dans l’école de l’obéissance

Les élèves apprennent de suivre et d’obéir dans chaque enclos, c’est à dire dans chaque matière, le chemin balisé par l’enseignant. Et si par malheur, un enseignant change de méthode et essaie de laisse de côté le produit ficelé pour « flâner » et explorer avec les élèves un domaine plus vaste, plus accidenté comme celui, par exemple, de l’histoire-et-de-la-littérature, il se heurte aux élèves (les premiers de la classe, exemples pour les autres que les enseignants du modèle consuméristes citent comme « les meilleurs éléments »). Ces modèles d’élèves lui répond, par exemple, « Monsieur, cette question nous l’avons déjà étudiée l’année dernière avec Mme Untel, ça ne devrait plus figurer dans le programme, nous perdons notre temps. » L’enseignant et son invitée vont devoir s’exposer et risquer de se discréditer devant les élèves s’ils insistent en disant que les connaissances sont faites pour les réactiver et les mettre au travail et non pas pour les classer dans des boîtes fermées en fonction d’un programme. Ils n’arrivent même pas à finir de leur expliquer leur point de vue qu’une hilarité générale s’empare de la classe. La jolie brune qui passe pour une élève modèle et fait tourner les têtes des pubères qui l’entourent se met à bouder, car elle est venu pour le programme. Et elle se plaindra au principal qui viendra voir le professeur V. en lui reprochant qu’au lieu d’enseigner il demande aux élèves de réfléchir, ce qui les perturbe et perturbe ensuite les autres enseignants qui succèdent dans la journée et qui trouvent la classe agitée. Alors que le mot d’ordre est la continuité sans vagues, sans idées, un enchaînement de cours dispensés pour fabriquer des citoyens obéissants et respectueux de l’ordre qui savent quelle est leur place et quels sont les règles et les normes.

Petit détour pour ne pas oublier la création de la mémoire

La mémoire individuelle se structure dans les tissages des mémoires collectives, tout en recevant les nuances, les tonalités, les “strates” personnels de chaque individu. Nulle mémoire individuelle n’a de réalité si elle n’est articulée, confrontée, stimulée confortée, reconnue par la mémoire d’un groupe, d’une collectivité, d’un peuple.(1)

Tous les jours, j’apprends : j’apprends les infos en écoutant la radio ou en lisant un journal, ou bien en discutant avec un voisin… j’apprends en répondant au téléphone, mais préalablement, j’ai appris à me servir d’un téléphone; j’apprend à déguster les aliments, j’apprends à séparer un produit  toxique d’un produit comestible, j’apprends à prendre la température de l’eau… J’apprends à souffrir en exprimant ma souffrance selon la codification culturelle de ceux qui m’entourent et surtout selon ceux qui ont la pouvoir de poser les repères de la manière dont « on exprime sa souffrance ».

A l’intérieur d’une culture, j’apprends à discerner la souffrance, mais si la culture érige en idoles de la cité la souffrance, la peur, le deuil, la méfiance de l’autre (de l’étranger),cela détruit la cité. Les idoles destructeurs de la cité sont légions. D’où l’importance qu’un lieu comme l’école pense comment transmettre le plaisir d’apprendre.

Le plaisir d’apprendre dans la culture de l’intention et de la créativité

Le discernement et le plaisir d’apprendre vont de paire avec le risque à prendre pour penser la liberté et les limites de notre mode de vie.

Les mouvements de la pensée humaine ne sont pas innées et si aucune institution ne les portent, ils meurent.

L’apprentissage se définit par la transmission de la créativité puisque l’enfant vivra dans un monde qui n’existe pas aujourd’hui.

mais c’est quoi la créativité? N’est-ce pas une folie de croire que l’on « transmet » le don d’être créatif ? Certainement. Mais on pourrait transmettre les préalables ou les « conditions » ouvrant à chaque enfant le courage d’être créatif, c’est à dire de penser sans se laisser manipulé ou embrigadé dans la soumission et la peur, dans la haine de l’autre et les stéréotypes de l’animal enfermé dans un enclos. Peut-être que le mot que nous devrions repenser dans le champ de la créativité est l’amour.

Dans la vie de tous les jours, les enfants pourraient être libérés de la tyrannie des « bonnes réponses » et des « mauvaises notes » pour qu’ils entrent dans une culture de l’intention qui permet d’anticiper, d’expérimenter et donc, d’investir la vie sociale dans la classe, expérimenter la prise d’initiative, la coopération etc.

La culture de l’intention est fondée sur des méthodes qui exigent que l’enseignant soit lui-même capable de faire de choix devant et avec ses élèves et de prendre le risque de se tromper, de chercher, de construire avec les élèves. 

Formuler des intentions c’est un moment crucial de l’homme dans son accès à la capacité, ce que Ricoeur appelle la capacitation. L’intention s’apprend, se développe grâce à la mémoire. Mémoire, espérance, intention sont autant d’axes de la créativité humaine, indispensable dans l’éducation des enfants.

NOTE

(1) Nous partageons la remarque de I. Hacking sur le fait que le mot peuple est la meilleure traduction de nombreux noms dont l’Occidentaux affublent les autres civilisations : dans la majorité des langues, le nom d’une ethnie signifie peuple et souvent “premiers hommes”, dans le sens que chaque culture a une tendance centrifuge de centrage sur elle-même

Carte postale à Walter Benjamin

Voir, sur le sentier qui mène de Banyuls à Portbou, ta tête découpée, penchée si bas qu’il faut se mettre à genoux et même à plat ventre, pour être à la même hauteur que tes lunettes et tes yeux.  Ta mythique valise est remplacée par un petit tube en plastic transparent qui contient peut-être un message venu du passé ou d’un présent immédiat, trace laissée par un des nombreux randonneurs qui, pendant l’été, font ce chemin devenu promenade et parfois, pèlerinage pour ceux qui « aiment » Walter Benjamin, et aussi pour ceux qui se souviennent et portent dans leur histoire personnelle et sociale l’épisode tragique de La Rétirada.

Un écriteau accroché sur le poteau où l’image de ta tête est coincée au ras du sol indique: « alter Benjamin ». Avant de penser à l’alter – altérité, je pense au vieil homme en allemand, Alter Mann. C’est aussi la formule utilisée par Lisa Fittko qui n’a pas reconnu en toi le génie du philosophe mais l’image dérisoire d’un vieux monsieur qu’elle a « accompagné » . Tu marchais dans tes chaussures de ville sur des rochers et des broussailles épineuses, sur un sentier qui n’était ni balisé, ni débroussaillé comme de nos jours.

Le témoignage de Lisa Fittko a la tonalité d’un conte inventé dans l’après-coup par une femme qui a expérimenté avec toi ce passage et qui, par la suite, a réussi à faire passer la frontière à plusieurs réfugiés juifs cherchant à éviter les rafles et la déportation dans les camps de la mort.

40 ans plus tard, Lisa Fittko écrit dans ses mémoires un chapitre intitulé « le vieux Benjamin ». La première indication qu’elle veut nous donner de toi réside dans cette phrase:  » Le monde vacille sur ses bases, mais la politesse de Benjamin demeure inébranlable. » Et puis, elle insiste sur un épisode bizarre, un conte: selon Fittko, tu t’es déguisé en marin pour essayer de monter sur un cargo. Et déjà, dans ces premières pages de lecture. c’est Lisa qui est le. personnage principal, c’est elle qui dirige d’une main ferme notre imaginaire pour le faire fondre dans sa version de l’histoire. Elle dit se souvenir comme si c’était hier, puis, plusieurs fois, elle doute, hésite, fait des détours dans es autres souvenirs, nous égare. A propos du sentier de passage en Espagne, Lisa Fittko affirme devant Benjamin que Monsieur Azéma (le maire)  « a passé des heures à tout m’expliquer dans les moindres détails. »  Puis, elle ajoute qu’elle ne connait pas le chemin, « je ne l’ai encore jamais pris. Je possède simplement un bout de papier avec un itinéraire que le maire m’a tracé de mémoire. »*  Lisa raconte qu’elle est allée avec Benjamin rencontrer Azéma qui leur a conseillé de faire la première partie du trajet « jusqu’à la clairière » dans l’apres-midi et de passer la nuit là haut, puis repartir à l’aube.  Le trajet jusqu’à la clairière représentait, selon le maire, trois quart de l’ensemble du parcours. C’est ce que font Benjamin, Fittko, Mme Gurland et son fils. Arrivés à la clairière, Fittko décide de revenir au village au lieu de suivre les conseils d’Azéma. Tandis que Benjamin, fidèle aux conseils d’Azéma, décide de rester là bas, d’y passer la nuit.  A la page 153, Fittko nous dit qu’ils sont partis tous les quatre jusqu’à la clairière. Mais page 154, elle nous fait entendre qu’elle a laissé seul Benjamin dans la clairière et est redescendu pour dormir, pour faire quelques courses …  Et, dit-elle, pour « ramener les Gurland jusqu’ici. » Ensuite, elle raconte sa descente de la clairière, mais nous ne pouvons pas deviner si elle est seule ou avec les Gurland. Une chose est sûre: Benjamin est resté seul là haut pour y passer la nuit sans aucun abri, sans même une couverture. Le lendemain, nous dit Fittko, elle et les Gurland ont refait de nouveau le chemin jusqu’à la clairière. Là haut, Benjamin les attendait. Cet aller-venus de Fittko a pris quelques bonnes heures de plus dans la traversée des montagnes.  Elle nous apprend que le sentier était parallèle à la route Lister, puis … qu’il s’agissait de la route Lister… Mais l’étonnement du lecteur se transforme en malaise lorsque Fittko nous explique qu’elle est redescendu pour acheter de la victuailles pour les fugitifs et qu’ensuite, elle mange son pain et ses tomates. Pendant que Walter Benjamin doit lui demander poliment s’il peut lui aussi s’en servir… Il ne faut pas être un randonneur chevronné pour s’étonner qu’elle avait prévu une seule gourde d’eau pour 4 personnes.  Benjamin n’a pas bu: a-t-il refusé pour laisser aux autres ? Ou personne n’a reparti équitablement l’eau de la gourde?  Walter Benjamin était si assoiffé, nous dit-elle, qu’il a fini par boire de l’eau putride dans une mare. Selon Fittko, le petit groupe est arrivé en Espagne en plein jour, vers quatorze heures. Ensuite, elle enchaîne d’autres souvenirs éparses, notamment les autres passages où elle et son mari ont guidés des fugitifs.

Cette reconstruction mémorielle dans l’après coup tient à la fiction, voire au mythe. Le récit reconstitué 40 ans plus tard ( lorsque Walter Benjamin a commencé à prendre de plus en plus de place dans les références et publications), garde le charme de l’imaginaire de Lisa Fittko.

Mon regard se pose de nouveau sur cette photo que j’ai faite sur le sentier menant de Banyuls à Portbou que l’on appelle désormais « le chemin Walter Benjamin ». Je l’ai parcouru en m’éloignant d’un groupe bruyant et euphorique pour qui le mythe de Walter Benjamin domine les paysages. Ton menton est écrasé contre un bout de rocher pour éviter que le vent emporte ton portrait. Un petit sourire effleure ta moustache qui ressemble à celle de mon père. Je pense que tu joues aux échecs, non pas avec Brecht, mais contre le petit bossu qui te fait gagner et perdre  en même temps. Mais cette image glisse elle-aussi dans le conte. Je choisis de te lire au lieu de faire le « bon public » de cette multitude friande de contes, fictions. Te lire en tant que philosophe et écrivain, conteur. Je voudrais accéder « à  la compréhension historique comme à une seconde vie de ce qui a été compris et dont les pulsations sont sensibles jusque dans le présent. »** Dans ton approche, « la tâche de l’écrivain, comme de l’historien, n’est pas de dire « comment les choses se sont réellement passées. […] La connaissance du passé ressemblerait plutôt à l’acte par lequel au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve.»***

NOTE

  • Lisa Fittko,  Le chemin des Pyrénées, traduit en français par Léa Marcou, Editions Maren Sel & Cie, Paris, 1985, p. 151
  • Walter Benjamin, Eduard Fuchs, le collectionneur et l’historien, in Walter Benjamin, Œuvres III, trad. de Rainer Rochlitz, Paris, Folio Essais, 2000, p. 189
  • Walter Benjamin, Sur quelques thèmes baudelairiens, Oeuvres III, op. cit. p. 335

Contre la biologisme dans l’éducation et le développement de l’enfant

Mens sana in corpore sano, mais on oublie que Mens était le nom d’une déesse censée donner aux enfants un esprit droit (cf. Sénèque). Mens est une des déesses obscures et essentielles que notre histoire nourrie par les Latins n’a pas retenue. Et il y a aussi deux autres dieux obscures: un donne la vie au foetus (Vitumnus) et l’autre la sensibilité (Sentinus). On ignore tout de ces dieux, mais leurs mystères posent dans la culture le caractère sacré AUTRE de l’enfant que l’on s’interdit d’assimiler au biologique comme une salade ou un bifteck. Je ne peux pas oublier cette pancarte brandie par les participants au manif’ contre le changement de la loi du mariage qui affichait une vache à côté d’un bébé et on faisait dire au bébé comme aux morceaux de la viande bovine: « moi aussi, je veux ma traçabilité ».

Voilà une histoire pour vos réunions de synthèse où l’on affuble l’enfant d’adjectifs de discrimination: « enfant naturel », « enfant biologique », « enfant adoptif », « enfant symptôme »… A ces insanités, je préfère de loin la superbe imagination des Latins. Combien de temps doit-on se crever les yeux et abimer les mots en affublant les enfants de nos stéréotypes de langage ?

Et combien de temps les magistrats continueront à valider cette violence imbécile des formules dont les évaluations/observations/rapports affublent les parents, comme par exemple, ce mot passe-partout stigmatisant : incapacité. Combien de fois ai-je lu « mère incapable » ou « père incapable » dans les rapports des professionnels en protection de l’enfance ? Jugement totalitaire. Il faudrait, peut-être, faire systématiquement appel au point d’engorger les Cours d’appel pour que la coulée de boue de ce vocabulaire soit stoppé.

La destruction de notre culture par le vocabulaire vulgaire des institutions devrait être déconstruite et remplacée par une culture philosophique de la vie ordinaire à l’encontre de l’inflation du psycho-pathologique qui brûle la vie de toute une population d’enfants avant même qu’ils puissent accéder à une enfance ordinaire.

Nul parent ne peut s’auto-instituer dans l’exercice de l’autorité parentale lorsqu’il est enterré vivant sous le vocabulaire toutpuissant institutionnel que vous pouvez lire dans les rapports des services sociaux et dans de nombreuses ordonnances rédigées par les juges des enfants. A juste titre, nombreux parents se révoltent, posent des actes de colère que les forces institutionnelles en place jugent comme « violents », « non-coopérants », « excessifs », « psycho-pathologiques »… Ou alors, les parents s’en vont et les institutions fabriquent des tas de « guides » pour que les professionnels puissent se passer de leur autorité parentale tout en « respectant la loi » (et cela s’appellera « charte », « guide des actes usuels » ou « référentiel des bonnes pratiques » car la perversité est une source inépuisable dans ces institutions).

D’autres parents entrent en clandestinité, gardent des contacts clandestins avec leurs enfants ou s’en vont, s’évanouissent et essayent de survivre en laissant l’enfant dans le filet de la « bonne institution » qui ressemble drôlement au loup déguisé en grand-mère.

Mens sana in corpore sano: et si quelques dieux obscures viendraient éclairer les stéréotypes « logiques » des professionnels pour ouvrir un petit chemin vers le logos ?

Logos : mot grec réunissant la parole à la pensée. Le logos doit rendre compte de ce qu’un discours tenu par les institutions et les décisions prises  génèrent/instituent en terme de vie ordinaire – présente et ouverte vers l’avenir – pour l’enfant.