La fratrie en protection de l’enfance

NOTE : La méthodologie fondée sur l’anthropologie et le droit proposée par ARTEFA dans la prise en charge de la fratrie en protection de l’enfance devrait être lue à la suite de l’article de Le Goff publié sur ce site.

Dans la protection de l’enfance, la fratrie a mauvaise presse  : « on ne peut pas appliquer le droit », nous dit un responsable de MECS (mais dans le projet de l’établissement, je lis que leur « spécificité » c’est d' »accueillir la fratrie »). La théorie de l’attachement étant aujourd’hui la seule croyance incontournable, la fratrie n’échappe pas à ces « injonctions »:  la fratrie est « classée » parmi les « figures secondaires d’attachement », car cette théorie fixe une échelle figée des « figures » sur un échiquier immuable. On peut donc lire que dans le cas des enfants « grands » (à partir de quel âge, un enfant est « grand » et en fonction de quels critères, on est « grand »?) : « La fratrie est souvent considérée comme ayant une fonction d’attachement secondaire, de sécurisation et de ressource, en particulier, lorsque les attachements aux parents sont problématiques ou inexistants. (…)  Des figures secondaires d’attachement peuvent aider l’enfant à pallier les défaillances des figures primaires d’attachement, ceci, parfois, lorsque l’enfant est déjà grand. » (cf.

Naviguer dans les eaux d’un croyance n’est pas toujours facile, alors, dans la même phrase, il est possible d’écrire une chose et son contraire à propos de ces « liens secondaires » :  » Les relations fraternelles vont apporter de la sécurité (ou de l’insécurité) aux enfants subissant le traumatisme de la séparation d’avec leurs parents. »  Il suffit de jouer « pile ou face », en fonction de la subjectivité et des ressentiments de l’observateur qui pourra décréter, suivant ses états d’âme, si la relation fraternelle (de quoi on parle?) est sécurisante ou insécurisante.

Ce qui est le plus grave dans cette manière de discourir c’est le fait que l’observateur n’est pas juste un observateur mais il est investi d’un double pouvoir: de fabriquer la vérité (la véridiction) et le pouvoir d’agir dans la prise de décision : en fonction de « son » observation aléatoire: ainsi, il peut décider de séparer les frères et soeurs ou, au contraire, de les laisser ensemble au moment du placement. par facilité, puisqu’au moment du placement, les frères et soeurs s’aggripent les uns aux autres et pleurent (comme cela nous a été présentés maintes fois), les institutions de protection de l’enfance place la fratrie ensemble, mais, par la suite, les arguments seront rapidement orientés pour justifier une séparation.

Le rituel de « naturalisation » des enfants qui sont observés dans les placements d’enfants comme autant des plantes ou de grenouilles ‘hors culture » (comme si leurs comportements étaient dictés par une loi suprême de la « mère nature » ou de la « déesse nature ») traverse tous les services de France et de Navarre. Ce rituel se retrouve dans l’étude que nous citons ici, une des rares publiées par l’ONED sur ce sujet: bien évidemment, là encore, les filles, futures femmes, ont mauvaise presse. Ah, la sacrosainte rivalité entre filles, une belle légende qui a bon dos: «  Les fratries de filles ont le plus de relations d’attachements insécurisées et connaissent aussi le plus de rapports conflictuels entre elles. Par conséquent, les fratries connaissant le plus de rivalités ont plus tendance à développer un attachement fraternel insécurité. »  Emettre des postulats est le propre de l’idéologie ou de l’anthropologie naïve qui cherche à tout prix à évincer tant la méthodologie scientifique (et donc le contexte, les méthodes d’apprentissage et de socialisation de ces enfants « pris » dans cet échantillon) et aussi toute évaluation des fondements philosophiques des concepts utilisés.

Quelques repères objectifs

Le droit international (CIDE) et national (ART. 371-5 du Code civil) prévoit de ne pas séparer les frères et soeurs.

 Les professionnels du « placement PROVISOIRE » devraient avoir en tête que la place de l’enfant est dans sa famille et dans la société et faire tout pour que les réseaux et structures propres à la vie ordinaire de tout enfant soient enrichis d’expérience, d’anniversaires, de jeux et de moments de débats, négociations, réconciliations dans la fratrie mais aussi dans le groupe d’enfants.

Parler clairement :  la rupture de vie entre les frères et les soeurs comme un outil de protection est inadmissible.

Parfois ces pratiques standardisées sont justifiées par le  « manque de moyens » … comme si l’organisation et « moyens » ne tenaient pas  à la volonté des décideurs et aux choix  théoriques et pratiques faites par les professionnels, les directeurs et les financeurs de ces dispositifs.

Changer de méthode et de théorie n’exige pas plus de moyens, mais une autre manière de dépenser les mêmes moyens et d’en évaluer les effets dans le développement de l’enfant.

Globalement, le circuit qui mène au placement achemine l’enfant vers une coupure entre son identité ordinaire et son institutionnalisation : l’enfant est coupé en deux. D’une part, son réseau de parenté catalogué sous l’angle des carences, défaillances, soupçons, et de l’autre un formatage dans des dispositifs centrés sur l’idéologie de consommation individualiste de l’enfant isolé, objet d’observations, de rapports, d’interventions. Cet isolement marque la vie de l’enfant devenu adulte.  Il est coupé de ses frères et soeurs, sans parler de son réseau de parenté composé non seulement de sa descendance (parents/grands-parents) mais d’expérience de vie avec ses tantes, oncles, cousins, cousines.

Un enfant sans famille est scellé dans les discours professionnels et politiques d’une manière implicite et parfois explicite. A cela s’ajoute l’idée que pour s’épanouir, un enfant placé doit vivre, hors les liens fraternels, hors liens universels propres à tout individu.

Même lorsqu’une fratrie est placée ensemble, les disputes ou « scènes de jalousie » seront sorties de contexte et utilisées comme prétexte pour séparer les frères et les soeurs.  Trop compliqué de faire le travail éducatif, c’est à dire le travail pour lesquels sont formés et payés les travailleurs sociaux ? Il y a un déni du fait que ce sont les éducateurs, les adultes qui entourent une fratrie qui ont la responsabilité de transmettre et d’accompagner l’apprentissage du partage, du respect réciproque et de la solidarité entre les frères et les soeurs.

Combien de conseils généraux exigent un projet de placement dans laquelle figure les méthodes éducatives de l’équipe pour une fratrie ? Quelles méthodes de découverte et de création des expériences de solidarité et de cohésion des liens entre frères et soeurs ? Combien de conseils généraux conditionnent le financement  des établissements par un changement de méthodes éducatives afin de consolider, enrichir et de renforcer les liens et les structures élémentaires de parenté de l’enfant ?

Grandir hors liens de parenté et hors lien social, dans un établissement où tous les liens de ‘l’enfant avec les adultes sont rémunérés, où l’enfant est « décliné en prix de journée, cela devrait préoccuper les conseils généraux.

Un enfant est institutionnalisé quand il grandit entouré d’actions et discours qui l’empêchent de découvrir sa famille sous un autre angle que le regard négatif, destructeur du socle de son identité et de la verticalité de sa filiation. c système est tellement fermé que l’enfant n’a aucune possibilité de s’épanouir : soit il s’écrase et entre dans une des catégories de handicaps ou de négativité, soit il … « met en échec son placement ». Quelles sont les alternatives de la vie dans les mots et les pratiques professionnels?

La négation de l’enfant dans son besoin de reconnaissance et d’appartenance à sa famille ne peut être justifiée par aucun pouvoir soit-il psychopédagogique. La perte d’identité infligée à l’enfant, l’éducation fondée sur l’écrasement de son imaginaire concernant ses parents à des caricatures monstrueuses et « démissionnaires » sont autant de problèmes auxquels il faut s’attaquer par un renouvellement des références et projets. 

Apprendre à vivre avec ses frères et soeurs n’est pas une chose biologique, « de sang » mais un long apprentissage social, culturel, ancré dans l’expérience.

A quel moment l’enfant apprend à prendre soin des autres, en commençant avec ses frères et soeurs, à quel moment il apprend à transformer dune dispute en conciliation et partage des jeux et des plaisir de jouer ensemble ?

A quel moment il découvre les limites de son corps et le respect du corps de l’autre, frère de son corps, soeur de son corps ?

Zoom sur le concept anthropologique de parentification

A quel moment la distance entre les générations se remplit de sens, non seulement en fonction de l’âge, mais surtout parce que l’enfant fait l’expérience de la parentification propre à de nombreuses cultures sur cette planète ?

En analysant les discours et les pratiques en protection de l’enfance, là encore, le glissement qui enseveli le sens de la vie dans les mots remplis de négativité se fait lisible: en effet, le mot parentification – ou l' »enfant parentifié » – est brandit dans les rapports écrits comme un marqueur négatif ou un chef d’accusation contre une mère qui « laisse sa fille ainée s’occuper des petits ».

Avec les années, on se demande quelle structures de parenté  trouve  aux yeux des experts, farouches défenseurs de l’ordre immuable, inhumain d’un enfant  coupé de sa famille au nom de sa protection, coupé d’une expérience qui inclut certes des souffrances mais qui ne le transforme pas en objet, en dossier, en cas ?

Pistes méthodologiques pour les liens entre les frères et les soeurs

I. déconstruire la focalisation des théories sur les disputes, jalousies, attouchements entre les frères et les soeurs et sur une norme qui injecte l’anormalité dans la vie des enfants. Il s’agit de lire attentivement les rapports et d’analyser le champ sémantique employé dans les réunions de synthèse.

II. Construire des méthodes éducatives qui développent chez l’enfant la conscience des groupes humaines. Cette conscience est constitutive de la cité et se transmet par l’éducation et l’expérience. Les liens frères-soeurs constituent un des fondements du lien social du citoyen.

III. Articuler les méthodes d’apprentissage de la vie entre frères et soeurs à  la prohibition d’inceste. Limiter le délire qui transforme la découverte du corps et de ‘l’affectivité sexuelle entre frères et soeurs en « inceste ». Cette confusion produit des passages à l’acte de la part des professionnels qui peuvent détruire à jamais l’identité des enfants.

IV.  Le lien fraternel est une des expériences fondatrices du lien social, c’est même une des “matrice” de la réciprocité qui rend possible le fait de faire connaissance, de coopérer, de constituer des espaces d’histoire commune. Dans notre culture, ce lien est légitimé à partir du lien de filiation établi: des enfants reconnus par leur mère, inscrits dans la filiation de la mère (bien que de pères différents) sont des frères et des soeurs.  Des enfants inscrits dans la filiation du père (bien que de mères différentes) sont des frères et des soeurs.  Parfois, les frères et soeurs sont reconnus et inscrits dans une double filiation, côté mère et père.

V.  Le fraternel et le cousinage sont attestés dans notre culture depuis les premières traces écrites des langues parlées, bien avant l’Empire romane.

pastedGraphic.pngLes Grecs situent la fratrie entre les enfants des oncles et des tantes, c’est à dire que des liens généalogiques viennent renforcer les liens “horizontaux” entre les personnes qui seront amenées à constituer la “cité” une fois que la génération d’avant a vieillie ou a disparu. Quelle est notre préoccupation dans l’ASE de constituer un “sentiment” de l’histoire chez les enfants placés? Et où se situe dans le projet d’établissement ou de placement familial l’expérience de solidarité entre les enfants et les fratries?

VI. Deux types d’expérience de l’histoire et de l’intelligence collective pourraient être accompagnés par les professionnels: celui entre frères et soeurs qui ont au moins un lien de filiation établi; 2. celui entre contemporains, c’est-à-dire entre enfants placés pendant la même époque et le même département. Ce sentiment d’appartenance à la même expérience de vie est-il pris en compte dans le projet pour l’enfant en conformité avec la loi de 5 mars 2007?

Les Latins établissent l’origine de la société dans les liens institués, légitimés, transmis par la cité, liens entre les enfants des soeurs et des frères (des oncles et des tantes) qui composent les “cousinages”: d’où la nécessité d’instituer ces liens au-delà des parents, par la coopération entre les institutions et les oncles et tantes, ainsi que qu’entre leurs enfants.

VII. L’alliance entre les frères est inscrite dans les fondamentaux de notre société depuis la constitution des premières cités à Athènes et en Sparte. Cette union organisée, légitimée, développée par les institutions d’éducation et de prise en charge des enfants et des jeunes permet de rendre réaliste la notion de solidarité à l’intérieur de la même génération. Parmi ces liens, celui établi entre les frères et les soeurs de l’oncle apporte une forte légitime à la valeur culturelle de copaternité, valeur qui est impensée dans la protection de l’enfance. (Benveniste)

VIII. L’apprentissage de l’amitié qui a lieu dans l’enfance est également un processus culturel mis en place et accompagné par les adultes: l’apprentissage de l’amitié fait partie de ces expériences culturelles, instituées, organisées pour et avec les enfants. De même les futures expériences des adultes: collègues, équipes, etc. passent par le lien fraternel. Rappelons que les religions chrétiennes ont fondé également leur propre légitimité, viabilité et transmission sur la figure du frère et de la soeur.

Les pratiques professionnelles seraient, êut-être, un jour, en mesure d’évoluer vers une autre manière d’appréhender et d’accompagner les premiers liens d’amitié et d’amour entre les enfants placés… Ils s’agit donc, de revisiter, découvrir ou re-inventer les processus anthropologiques, juridiques et politiques des liens horizontaux entre des enfants contemporains les uns aux autres, liens qui dépendent de la prise en charge des enfants dans le placement.

Bibliographie

Emile Benveniste – Termes de parenté dans les langues indo-européennes, dans L’Homme, 1965, vol.5, no.3, pp 5-16 (à consulter sur le site PERSEE)

Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, les editions de Minuit, Paris, vol.I

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