Penser dans les institutions

Un peu d’étymologie  

Noosphère : une notion composée de deux mots grecs :

–  νοῦς (noüs, « l’esprit », intelligence, pensée, mais aussi)

– σφαῖρα (sphaira, « sphère»).

Ce néologisme a été introduit en 1922 par Teilhard de Chardin par analogie à la biosphère. Il permet de distinguer les concepts traitant de la nature (biologique, minérale, végétale) qui envahissent la culture sous forme de métaphores ou dans un discours ontologique qui force la soumission de la culture à la nature : une nature vue sous l’angle de l’hostilité, une nature à dompter et à exploiter à outrance. Ce référentiel négatif est transféré dans la conception que la société française se fait de l’homme. Et de l’enfant : un « sauvage », un « déviant », un « animal » séducteur, turbulent, agité à dompter.  les émissions de télévision dégoulinent de cette représentation dominante de l’enfant et les moyens d’éducations sont construits à partir de cette image bestiale de l’enfant. Son ontologie est rabattue sur une « origine biologique », sur des « liens de sang » et son caractère est décrit dans des termes sombres: haine, meurtre… voir « tout se joue avant six ans » comme pour les félins prédateurs.  La prolifération des catégories et classifications le situant dans les troubles de comportements, les déviances, les handicaps n’a jamais connu un tel essor qu’au 20ème siècle.

La représentation bio-négative de l’homme domine nos sciences psycho-pathologiques et nos institutions : elles fabriquent les miroirs réfléchissant notre propre image monstrueuse, déformée qui provoquent notre peur et répulsion de nous-mêmes.

Pourquoi tous ces miroirs terribles qui nous enlisent dans un jeu noir des faux-semblants et stimulent tantôt les angoisses, tantôt les violences. Comment dépasser le préjugé qui ramène inlassable à la fiction d’une société animale ?

Et si les services et les associations du social décidaient de changer de paradigme ?

Pascal et Montaigne l’avaient formulé précisément : la culture s’impose à nous comme notre « nature » modelée, structurée par le logos, la langue-pensée. Lacan a inventé un mot pour cela : le « parlêtre ». La langue et l’acte de penser ne sont pas héréditaires, transmis par le biologique. Nul enfant ne parle la langue « maternelle » de ses parents français s’il est élevé en Chine ou s’il grandit en Laponie. La culture dans laquelle il baigne structure sa personnalité, ses goûts, rées, valeurs, son rapport aux autres et à soi-même, son rapport à la vie et à la mort.

Les institutions ont le pouvoir de marquer les enfants pris en charge, d’abord parce qu’elles ont le pouvoir de décider de l’orientation de sa vie et de son classification dans telle ou telle catégorie de la population, ce qui lui confère un « parcours » dans la société ou une « carrière » humaine. Quelles sont les catégories utilisées massivement par les interventions des professionnels de l’Education nationale et de la protection de l’enfance pour les enfants qui sont ciblés à travers leurs comportements et ceux de leurs parents? Dans quelle catégorie sont-ils relégués, enfermés et quelles sont leurs « chances » d’échapper à ces classifications qui le marquent à vie. Le destin tragique est-ce la logique implicite de la protection de l’enfance en France, logique alimentée par le discours dominant de la peur et par l’évocation du meurtre d’enfant comme si la vie des enfants touchés par nos interventions devraient se déroulaient sous le signe de la mort.

Pourquoi régler la politique d’éducation et de « protection » ayant comme « sole » de la cité, la mort, pourquoi surplomber la vie par le fantasme du meurtre? Où est la pensée porteuse de la vie qui exige de prendre des risques ? Où est l’intelligence générée dans la société par les compétences des professionnels des collectivités territoriales? En quoi consiste cette intelligence dont devraient pouvoir témoigner les parents et leurs enfants ?

La noosphère est un domaine ouvert aux formations-actions, aux groupes d’innovation et de nouveaux savoirs au sein des institutions et des collectivités territoriales. La finalité : la crise conçue comme  cheminement  vers le changement de paradigmes pour fonder la cité et les citoyens dans les interventions sociales et médico-sociales.

Et si l’homme vivant en France en 2014 est moins déterminé dans son développement par un quelconque « héritage »  ancestral que par la culture dans laquelle il grandit ? Et si la force instituante des services sociaux, des tribunaux, des associations et fondations sera abordée dans ce qu’elle installe comme réalité dans la vie privée des personnes, au coeur de leur existence de citoyen?

L’être humain, la famille, la société composent la noosphère. Les institutions sont les « poumons » de l’intelligence collective que nous générons pour éclairer notre chemin, faire des projets, des choix et pour orienter non seulement nos vies individuelles mais aussi la vie de la cité, dans la cité.

Pour Platon, Aristote et bien d’autres, un individu isolé se trouvant en face de l’Etat ou de toute autre institution était inimaginable. Qu’un individu soit opposé par une institution à sa famille, (le père à ses enfants, la mère à ses filles, etc.) était la pire perte de valeurs et de lucidité politique qui pourrait tomber sur la cité.

Il faut penser la noosphère comme un emboîtement d’appartenances et d’émergences entre les institutions et les citoyens. Les institutions créent et mettent en mouvement des formes de vie humaine, détermine leur devenir ou leur destin.

Comment déclencher une entreprise lucide de remise en circulation des valeurs autre que la logique sécuritaire et de guerre qui règnent dans les institutions et les cités ?

Quelle transmission d’intelligence collective du côté des magistrats, des professionnels et des bénévoles ?

Sans cet emboîtement entre les compétences mobilisées par les institutions et celles des citoyens la noosphère s’affaiblit ou alors devient « toxique », irrespirable. Michel de Certeau qui a contribué en oxygéner cette noosphère parlait d’une éducation qui transformait les espaces de l’enfance en une société respirable pour l’enfant. peut-on dire autant de l’école ? Et des établissements où l’on place des enfants et des jeunes ? Dans quelle intelligence collective baigne les enfants et comment grandissent-ils, quelles sont leurs « héritages » reçus à partir du fait qu’ils sont entourés par de nombreux professionnels compétents? Compétents pour quelle intelligence collective, pour quelle transmission ?

L’ordre n’est pas  l’opposé du désordre, mais l’ordre est l’arme pour imposer la soumission, voir la condition d’esclave à la place de l’homme libre.

La création intelligente des libertés qui ouvrent le monde à la circulation des enfants entre leur famille élargie et les autres espaces de vie collective est un des impératifs de cette méthodologie de penser la noosphère. Il s’agit de concilier l’unicité de la vie de chaque personne avec son accès au bien-être ordinaire, qui est synonyme de bien commun partagé par tous.

La production de l’intelligence collective devient un des chantiers importants à ouvrir par les collectivités territoriales, les associations, fondations, unions. Pour cela, il faut commencer par explorer les mots et leur utilisation (ce sont les mots qui composent la noosphères ) : ainsi, la loi  qui a deux étymologies  : lex en latin  et nomos en grec.

Lex est un mot ambigu : il vient tantôt de ligare (pour unir, connecter, lier), tantôt de legere (pour lire), comme cela est utilisé  dans De legibus (1612) par Francisco Suarez (1548-1617).

Nomos c’est un terme trouvé dans Hesiod (le 8ème siècle av. J.-C). il avait une utilisation plus large : il a servi pour désigner les pratiques du vivre-ensemble sur un territoire ou dans une cité; ce qui était commun à tous ou le bien commun; ce qui est connu et accepté par tous (nul n’est censé ignoré la loi, vient de cette culture).

Platon (427-346 av. J.-C), dans la République, identifie nomos et noûs (l’esprit, la raison, l’intelligence) et utilise le logos de terme pour désigner la loi. Le logos se nourrit de nomos et de noüs.

Aujourd’hui, le mot  nomos renvoie  à la norme (normes de la famille, normes techniques, règlement intérieur, protocoles etc.)

mandelbrot

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