Eclats des écrits de Walter Benjamin

« Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. »

« Chaque époque rêve la suivante », écrit W.Benjamin. Adorno complète cette phrase de WB: « Chaque époque se rêve anéantie par les catastrophes’. (Lettre d’Adorno à WB du 2.08.1935, Correspondances, folio essai, p. 125)

Mais aussi, dans L’origine de la drame baroque, il faut prendre en compte la différence entre symbole et allégorie:  « Alors que dans le symbole, par la sublimation de la chute, le visage transfiguré de la nature se révèle fugitivement dans la lumière du salut, en revanche, dans l’allégorie, c’est la facies hippocratica de l’histoire qui s’offre au spectateur comme paysage primitif pétrifié. »  L’idée de progrès dans une entreprise humaine engendre sa propre ruine au cœur même du projet (social, économique, culturel, etc.).  La ruine est le « fruit » même du progrès qui alimente une crise permanente. Dans ce « progrès-crise »,  la normalité devient elle-même « anomalie ». Le débat est envahi par le conflit stérile qui met à l’épreuve, non pas le contenu des réflexions, mais la forme et l’organisation des relations humaines. Le conflit qui consolide les relations humaines dans un « noyau » d’entre-soi détruit  l’altérité enfermée dans  l’idée de dangerosité, de menace. Celui ou celle qui ne parle pas « l’idiome du clan » est exclu ou marginalisé, de sorte qu’aucun débat contradictoire ne dépasse le stade de la parodie.

Le « paysage primitif pétrifié » nous apparaît sur le versant anthropologique dans le « fonctionnement » des individus qui se regroupent pour porter un « projet »: très vite, leurs interactions basculent dans un rituel archaïque, voire clanique, où chacun revendique son action « saine », « salutaire », salvatrice et les membres arrivent à un concours permanent, épuisant de leur fonction de petit messie du projet et de « veille » contre des ennemis qui sont souvent fantasmes ou inventés. En réalité, l’allégorie se ternit dans la grimace du pouvoir. La caricature du salvateur qui s’autorise à mentir et à se mentir défigure les visages agglutinés dans « une association » ou « une équipe » autour d’un « projet ». A force de vouloir déconstruire les mythes, les hommes s’entourent d’un « paysage pétrifié » où les réactions sont prévisibles et les comportements mécaniques. Les mots sont « entendus » et dissipent tout malentendu. Or, « Plus un homme sait réellement parler, plus il prête ses mots à d’heureux malentendus. » (W.B.) Dans une allégorie proche de la farce, le projet (d’une revue, d’une association, etc.) fait sortir de la terre un vaste « production » de ruines. Et le mythe (chef de chantier du projet) ricane et sort de nouveau renforcé, prêt à distiller et à nous instiller l’opium dont parle Marx à l’endroit de la religion.

La question du mythe se rattache au concept de fantasmagories, résultats d’une « production collective »:  » Etymologiquement, fantasmagorie signifie « faire parler en public des fantômes ». La fantasmagorie était une démonstration scientifique d’expériences optiques qui était devenu, au début du 19e siècle, un véritable spectacle. (…). La fantasmagorie qui fait devenir abstrait ce qui est concret et concret ce qui est abstrait, qui transforme le sujet en objet et l’objet en sujet, est le terme pivot entre la base et la superstructure pour Walter Benjamin. Les fantasmagories des passages, des expositions universelles, de l’intérieur bourgeois et des rues et des boulevards de Paris sont pour Benjamin l’expression, à un autre niveau, des contradictions économiques de l’existence concrète des travailleurs. » (Marc Berdet)

Un de ces fantasmagories qu’il faut déconstruire est celle de l’éternel retour du même. Walter Benjamin note : « L’idée de l’éternel retour fait surgir de la misère, par magie, la fantasmagorie du bonheur* (…) La pensée de l’éternel retour apparut quand la bourgeoisie n’osa plus regarder en face l’évolution future du système de production qu’elle avait mis en marche.» Le système capitaliste avec la croissance technologique et l’exploitation des hommes et de la planète n’a jamais existé auparavant. Alors comment pourrait-il suivre l’idée fantasmé de l’éternel retour du même? Le paradoxe entre ce mythe  et le système actuel sans précédent dans l’historie de l’humanité a provoqué des décennies d’aveuglement. Cent ans plus tard, nous vivons un début de réveil cauchemardesque.  Karl Löwith, cité par Benjamin, affirme que ce mythe (de l’éternel retour du même) est « un substitut athée de la religion » et une « volonté de puissance » de ceux qui dominent « l’horizon de l’humanité ».
Dans ces idéologies qui sont toutes assujetties à l’idée de progrès allant jusqu’à vouloir une société aseptisée et technicisée au détriment de la nature, l’homme ne vaut même pas autant qu’une marchandise. L’analyse marxiste du fascisme – partagée et approfondie par Walter Benjamin – ne s’arrête pas au régime hitlérien ou stalinien. Elle met en évidence le renversement du rapport entre l’homme et la marchandise : ce renversement donne lieu au mythe selon lequel la marchandise en soi possède une valeur vivante, une sorte d’âme propre, tandis que l’homme qui la produit ne vaut (presque) rien. (à suivre…)

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