« Parrainage de proximité » : l’alliance éducative entre parents et bénévoles pour l’enfant

L’expérience de Maria Maïlat dans l’innovation du « parrainage de proximité »:

  • en qualité de chargée de mission à la Délégation interministérielle de la famille entre 1999-2004, elle rédigé le premier document à l’intention des politiques et des experts, ainsi qu’à l’intention des associations, ce qui a contribué à la création d’un groupe de travail interministériel qui a élaboré les fondations d’une politique de « parrainage de proximité ».
  • Membre et contributeur de ce premier groupe interministériel concernant le parrainage de proximité – Contribution et rédaction du rapport.
  • Entre 1999 et 2020, Maria Maïlat a accompagné et accompagne des nombreux groupes ou réseaux dans toute la France qui réfléchissent et mettent en place des actions de « parrainage de proximité » avec des associations nationales, des fondations et avec le soutien des collectivités territoriales
  • elle a participé à la fondation de l’Union nationale des associations de parrainage de proximité et a créer un corpus de références anthropologique et de philosophie (plusieurs traces écrits peuvent être transmises à ceux le souhaitent).

Contribuer à l’enrichissement de la socialisation, de l’éducation et de l’épanouissement de l’enfant                                                                                                          Le but est d’alimenter le champ des représentations sociales qui impulsent et donnent corps aux actions de coopération, voire d’alliance, avec la famille. il s’agit de proposer une alternative qui limite la prolifération d’un discours causal qui inculpe les parents comme « causes » de l’in-adaptation de l’enfant aux normes de l’école ou d’autres institutions. Comment faire un pas de côté par rapport à des approches porteuses de diagnostic pathologisant les liens parnets/enfants et qui portent un regard pénal sur les parents? Comment penser des rapports horizontaux entre les parents et les autres adultes, ainsi que des formes de coopération et d’alliance pour l’enfant ? Cela exige également de repenser les rapports (aujourd’hui conflictuels et de concurrence) entre bénévoles et professionnels.

Il s’agit de clarifier les potentialités, les limites et les perspectives du « parrainage de proximité »  tout en critiquant la STANDARDISATION des discours concernant les relations parents-enfants, standardisation enfermant le parent et l’enfant dans une fantasmagorie destructrice où la surveillance et la pénalisation – enseignées dans les formations et exercées sur le terrain – empêchent toute construction politique des rapports d’égalité et de solidarité entre les parents et les autres adultes. La « parentalité » est une notion négative, en creux, une formule incantatoire ou une arme dirigée contre le parent, aussi bien dans la guerre menée par les institutions de protection de l’enfance contre les parents (au nom de la « protection de l’enfant ») soit la guerre au moment du divorce entre les parents.

Dans les actions de « parrainage de proximité », il s’agit de développer des expériences de vie quotidienne entre adultes  (parents/bénévoles) auxquelles participent les enfants. Ces actions enrichissent les expériences de découverte de la culture et de la nature, contribuent au bien-être des enfants. la priorité est donnée aux actions collectives réunissant plusieurs enfants, ce qui développe des expériences de « vivre-ensemble » entre enfants qui, sans ces actions, n’auraient jamais eu l’occasion de faire connaissance. La même chose se passe aussi pour les adultes: le projet réunit des personnes qui n’ont pas des liens sociaux ou de proximité.  Il s’agit donc, avant tout, d’une création de réseau d’adultes où chacun peut potentiellement être parrain d’un enfant. De sorte que le parent qui vient avec son enfant n’est pas ciblé comme étant « en difficulté », « en échec », incapable, etc. mais comme un participant d’égal à égal à l’action de parrainage. Chacun expérimente l’estime de soi avec les autres. Il s'(agit de partir des repères éthiques (tel que la dignité, le respect, les rapports d’égalité et d’équité, la transmission d’un récit qui n’enfonce pas l’enfant dans un processus de désarroi ou/et de déchéance, l’empêchant de penser, d’apprendre, de devenir autrement libre et créatif dans sa vie.

L’enfant, parenté, sujet en devenir à la découverte des autres ?                                        La circulation intelligente des enfants dans la société est un des soucis majeurs des actions de parrainage de proximité. Elle contribue au développement d’un enfant et à son enrichissement en terme de découverte des personnes et des modes de vie. Un enfant qui a grandit dans un foyer, structure collective avec un programme où chaque personne est soumise à un fonctionnement « ordonné » où le règlement prime sur les différences et particularités de l’individu, arrivant dans la maison de son « parrain » demande quel est le règlement intérieur de la maison. le parrain qui nous raconte cette expérience exprime son étonnement et dit à l’enfant qu’il peut faire son propre règlement, s’il le souhaite, mais il peut aussi avoir des envies différents d’une journée à une autre, car personne ne lui impose un « programme ». L’enfant a mis du temps avant de pouvoir renoncer à se réveiller tous les jours à la même heure comme au foyer. Ou de proposer une activité ou d’exprimer une envie. Il était dans une position d’objet soumis au fonctionnement institutionnel géré par les travailleurs sociaux.  Et la seule modalité pour s’exprimer était la colère ou l’inertie, le « non-vouloir » de faire. Il a fallu beaucoup de temps pour que le jeune puisse exprimer calmement son point de vue, le proposer, le négocier. La violence exercée par le règlement et l’ordre imposés par les travailleurs sociaux lui a inculqué, en miroir, un comportement rigide, agressif et défensif à la fois.

Dans l’approche anthropologique portée avec les groupes projets du « parrainage de proximité », nous inscrivons l’enfant dans un don de vie qui n’est pas réduit à un objet du désir des parents. Et on évite surtout de réduire l’ontologie de l’enfant au seul  » désir » ou « non-désir » de la mère, car on n’interroge jamais le « désir du père » d’avoir un enfant.  De plus, parler du désir d’avoir un enfant, ouvre sur une logique de possession, d’avoir, au détriment d’une penser orienté vers le don de l’être. Le parent s’engage dans une promesse qu’il ne peut jamais honorée/accomplir seul, c’est une promesse de devenir dont l’accomplissement dépend en grande partie des structures sociales (environnement familial, éducatif et social).

« Comment faire en sorte que mon enfant puisse vivre des moments avec des « grands-parents », alors que je suis une  « mère seule, isolée »? » demande S., mère de deux enfants « sans père » que j’ai rencontrée. En effet, les formes d’exclusion scolaires, éducatives, de formations, d’accès aux droits fondamentaux et à la re-distribution des richesses provoquent l’isolement et le sentiment d’isolement chez les parents et, en même temps, ils sont mis dans l’impossibilité de se faire respectés et accueillis par les autres catégories de personnes de la société. Cette mère n’a jamais été invitée à prendre un café ou à discuter chez un de ses voisins ou chez les parents d’un camarade de classe de ses enfants. Autrement dit, elle ne connait aucune expérience de voisinage ou de liens de proximité. la vie privée des autres lui demeure fermée, inaccessible. Et son enfant, non plus. Elle n’ose pas inviter chez elle des « voisins » car elle a honte et peur de leurs jugements. Elle me dit « je suis pauvre, je ne veux pas voir ça dans le regard des mes hôtes, je ne veux pas lire dans leur regard le mépris ou la compassion, non. »

La  transmission d’une culture vers l’enfant ne s’est jamais limitée au cercle restreint d’un ou deux parent(s). La « cellule nucléaire » de la famille est un mythe érigé en Occident et aux Etats Unis dans les classes moyennes et des employés dont parle Krakauer. Elle est également un « mythe » fondateur dans la culture chrétienne des classes moyennes. Ce mythe a été renforcé au cours de deux derniers siècles.  Du point de vue des études anthropologiques, la parenté est composée de structures complexes en mouvement, ce qui n’a rien à avoir avec « le sang » mais avec l’inscription des humains dans une histoire orale où l’on  traduit dans le langage de l’expérience et du partage des contes, des rituels et des repères  « inclusifs ». Dans les sociétés dites « traditionnelles », même les rituels d’exclusion ont une fonction de consolidation des liens sociaux de la communauté. Or, dans nos sociétés (notamment dans la société française étudiée par M. Mailat), il existe des mécanismes d’exclusion dépourvus de toute force symbolique de « cohésion sociale »: des exclusions « pour rien ». C’est une forme de « consommation » d’un excès d’exclusion par les institutions censée éduquer, transmettre, inscrire l’enfant dans un devenir avec les autres. Or, c’est l’inverse qui est à l’œuvre  : l’école est une formidable machine d’exclusion « pour rien », au point que ces mécanismes rendent « suicidaires »  les enfants qui apprennent à s’auto-exclure, parfois, dès la maternelle.  une « carrière d’échec scolaire » domine les actuelles organisations de l’Education Nationale. L’exclusion s’est automatisée, elle est devenue une force per se  qui génère dans la vie de certaines personnes des formes d’exclusion de type  « pas de chance ». Et ces mécanismes d’exclusion sont doublés d’un mouvement de répétition comme des vortex qui tirent vers les « eaux usées » des hommes et des femmes qui n’ont jamais connu autre chose que ce versant sombre, anéantissant de la société. Ces mécanismes de destruction de l’humain « pour rien », proche de la destruction de la nature végétale et animale, demeurent souvent obscures, enfermés dans le déni.

Donner-recevoir-re-donner
De point de vue anthropologique, la circulation des enfants s’organise selon la logique du don avec sa triple détermination : donner-recevoir-re-donner. « L’esprit du don » est constitué d’un « ensemble de significations partagées » qui ouvrent la. vie d’une personne ou d’un groupe à l’étranger, à l’altérité. Inspiré par cet « esprit », le sujet ou le groupe met en place des processus dynamique d’accueil et de traduction réciproques de valeurs et de « pratiques ». L’hospitalité est un processus présente dans toutes les cultures, mais, parfois, elle revêt un caractère fortement « utilitaire », à savoir qu’il s’agit davantage d’une culture où le hôte qui accueille veut tirer des bénéfices immédiates, voire un « plus)value » de l’accueilli. Et finalement, l’accueil se limite à un « entre soi », on accueille celui qui nous ressemble et non pas celui qui par sa différence, particularité, originalité, incarne l’altérité.
L’obligation de tisser des rapports d’alliance et de solidarité est inscrite dans le corps social, mais elle peut prendre des formes standardisées: la société contemporaine « délègue » à l’Etat la politique de l’hospitalité au lieu d’imposer son exercice par les actions promues par les associations, les individus, les initiatives locales (Dun’ village, par exemple). Cette fausse délégation à l’Etat qui du coup exerce un pouvoir policier d’exclusion et de destruction de l’hospitalité provoque une sidération, voire, un rempli dans la société civile. Comment lutter contre ces phénomènes ? La création des réseaux de parrainage de proximité, même modeste et micro-social, est une alternative viable contre l’étatisation d’une culture d’accueil et d’hospitalité. Au niveau interpersonnel, ce projet engage les personnes dans une circulation de la vie, car « rien ne peut naître et exister dans le monde sans qu’il y ait don et contre-don » (Marcel Mauss). Au fil de ses propres expériences, l’enfant assimile les valeurs de solidarité, d’amitié et forge son propre être dans le monde. L’enfant apprend à donner et cherche sans cesse à recevoir, il est un sujet en devenir.

Les choix électifs
pendant les actions collectives, l’enfant fait la connaissance de plusieurs adultes et enfants. petit à petit, se mettent en place des « choix électifs ». Donc, ce parrainage ne repose pas sur un choix imposé par des bénévoles à tel ou tel enfant à qui ont désigne un parrain. Bien au contraire: l’expérience des relations concrètes au cours des partages des moments ensemble précèdent le « lien » et le constitue. L’enfant découvre d’abord le parrainage en tant que réseau et expérience partagée. Ensuite, pour certains découvrent un lien privilégié aveu un ou plusieurs adultes. Et de là, un parent et son enfant peuvent tisser des liens plus « privés » avec un adulte qui devient. davantage parrain. Ce processus est donc très différent du parrainage classique, civil ou chrétien.  Le parrainage dont il est question ici consiste en un enchaînement de choix électifs accomplis sur la base des expériences communes.

La façon dont une association initialise le parrainage détermine en grande partie la relation affective tissée entre un enfant, les parrains et la famille de l’enfant : cet aspect est illustré par les témoignages des anciens enfants parrainés.

Il ne s’agit donc pas d’entamer d’emblée un lien « privilégié » avec un enfant, mais de l’inscrire dans un réseau plus vaste porté par le bénévolat : « Dans le même temps, toutes les activités bénévoles qui, grâce en particulier aux associations loi 1901, dont nous nous apprêtons à fêter le centenaire, ont permis d’éviter ou de limiter une partie des effets de ces catastrophes, par exemple en allant nettoyer les plages polluées ou en aidant gratuitement des handicapés, n’ont, elles, permis aucune progression de richesse et ont même contribué à faire baisser le produit intérieur brut en développant des activités bénévoles plutôt que rémunérées. Autant dire que nous marchons sur la tête et que dans le même temps où l’on va célébrer le rôle éminent des associations, nous continuerons à les traiter comptablement, non comme des productrices de richesses sociales mais comme des « ponctionneuses de richesse économiques » au titre des subventions qu’elles reçoivent. Notre société, malgré ses déclarations de principe, facilite beaucoup plus le  » lucra-volat », la volonté lucrative, que le bénévolat, la volonté bonne; et il arrive trop souvent que ce que l’on pourrait appeler le « male-volat » ou volonté mauvaise, sous ses formes diverses, bénéficie de l’argent des contribuables comme en témoignent les exemples récents de pactes de corruption en vue de détourner les marchés publics. » (Patrick Viveret)

Parrainage inscrit dans l’éthique du don
Le parrainage pourrait s’inscrire dans une éthique qui considère que l’enfant est un « don inestimable ». La réciprocité ne se joue pas entre les adultes (parents de l’enfant et parrains) car il s’agit d’un don d’avenir : chacun donne pour que l’enfant à son tour puisse créer des rapports humains avec les autres. Chacun donne (à l’enfant) pour tisser une relation et non pas pour recevoir un objet en échange : dans le parrainage, le don ouvre une possibilité de mise en sens, de construction d’un sens commun concernant le lien social. Il ne s’agit pas d’un rapport mécanique car l’enfant est à la fois « donné » et « invité » et c’est lui qui reçoit sans que ses propres parents soient en situation de rendre l’équivalent de ce que leur enfant a reçu.
Dans les rapports de parrainage, les adultes, notamment les parrains et les marraines, produisent de la dette sociale positive : l’enfant qui reçoit une nouvelle expérience aura l’occasion, plus tard, de transmettre à sont tour les fruits de cette expérience à d’autres personnes de son entourage : « on ne donne pas pour recevoir, on donne pour que l’autre (l’enfant) donne » (Claude Lefort). Il s’agit d’une dette positive dont l’enfant devient le porteur et le transmetteur à l’âge adulte. Cette réciprocité différée implique un investissement symbolique qui n’attend pas un retour immédiat et évaluable.

Quels logique avec les parents de l’enfant ?
Le parrainage associatif inclut dans la même association tous les adultes: parents, parrains de proximité, futurs parrains ou des bénévoles qui contribuent à la vie associative.  Car « donner est bien à la fois se séparer (…) mais aussi faire passer quelque chose de soi dans ce que l’on donne. » (Bruno Karsenti). Autrement dit, les parents de l’enfant parrainé doivent être valorisés lorsqu’ils adhérent à cette démarche associative ; ils doivent être confirmés dans leur rôle comme étant indispensables et irremplaçables. Dans cette perspective, le parrainage devrait s’établir sur un acte qui accorde d’une façon visible du respect et de la reconnaissance aux parents : ces deux vecteurs sont porteurs de socialisation et d’encouragement lorsque les parents se trouvent dans une situation difficile. Il ne s’agit pas de prendre en charge directement les parents dans le parrainage de l’enfant mais de faire un retour valorisant des parents, de leurs propres rôles auprès de l’enfant et surtout d’éviter de leur renvoyer encore une image culpabilisante ou stigmatisante. Lorsqu’un parrainage est réussi, les parents se sentent eux-mêmes satisfaits de ce que l’enfant a vécu chez son parrain ou sa marraine. Ainsi, une mère a affirmé : « Puisque mon enfant a été reçu avec tant de bienveillance et il m’est revenu chargé d’émotions et de bons souvenirs, puisque j’ai été respecté grâce à lui, j’ai moi-même acquis un prestige social ». Dans un contexte où l’enfant a été accueilli dans une famille pendant une semaine, la mère de l’enfant avoue : « Je me suis sentie considérée. »
Il faut éviter l’installation d’un rapport de rivalité ou de concurrence destructeur entre la famille qui s’inscrit dans le parrainage et les origines de l’enfant. En insistant sur le fait que le parrainage n’est pas une forme de parenté et encore moins une construction qui touche à la filiation de l’enfant, bien au contraire : sa réussite dépend de la façon dont la filiation est valorisée et enrichie. Il est important de continuer à mieux différencier le parrainage de l’adoption (cette dernière porte une (re)fondation de la filiation).

 

Une anthropologie de l’organisation des collectivités territoriales

PREMIERE PARTIE : ANTHROPOLOGIE DU MODELE PYRAMIDAL

I. Le pouvoir et la réorganisation répétitive

Ce modèle est construit sur un clivage dans l’exercice du pouvoir : il existe deux pouvoirs légitimes qui se frottent et se croisent  sur la forme de leur action et moins sur le fond (le fond étant la question : quels sont les nouvelles réalités générées par les missions des collectivités territoriales?).  La responsabilité semble davantage tournée vers l’intérieur de l’organisation et vers le contrôle des procédures.

La troisième forme de pouvoir  (considéré illégitime) est celui des «râleurs», des leaders informels, des syndicalistes, etc. Ce troisème pouvoir est disséminé aux différents étages de la pyramide.

a) Le pouvoir technique, dit fonctionnel est situé dans les « zones tampons », intermédiaires. Il sert aussi de «fusible » ou de soupape de sécurité quand la pression devient trop forte d’en bas vers le haut de la pyramide et menace la tranquillité de la hiérarchie investie du pouvoir formel. Le pouvoir fonctionnel, technique est censé «savoir». Dans les organisations actuelles que nous avons prises en compte dans cette étude, le pouvoir est davantage réduit à un « présupposé savoir ». Le conseiller technique est, en général, un ancien professionnel de terrain qui a obtenu ses promotions au fil des années, qui est lui-même pris dans l’usure des références et méthodes.  Le fait que le paradigme utilisé pour le travail social auprès des personnes est arrivé à un point critique d’implosion est lisible au niveau de ces postes de pouvoir technique, fonctionnel.

b) Le pouvoir hiérarchique justifie son existence par la cristallisation de la crise et de ses résolutions provisoires. Le provisorat est à la fois générateur de créativité ou d’un semblant d’équilibre. La créativité ne se décrète pas. Le modèle pyramidal a peu de propension à l’innovation, car il fonctionne sur la reproduction du Même.

La nature cyclothymique est lisible dans ce modèle : les périodes d’accalmie sont suivies par des crises que certains responsables apaisent temporairement par la re-ségmentation  des tâches. Ces moments de redistribution de tâches peut déclencher une forme de resserrement des liens entre l’équipe et le chef. A cela s’ajoute la stratégie du  » bouc émissaire » qui est désigné dans un « objet » :   une loi, un directive, un partenaire, un financeur, un ou plusieurs membres de la population accueillie ou alors, un autre supérieur hiérarchique.

Le modèle pyramidal-formaliste se focalise davantage sur la question des moyens et de leur gestion, en occultant le sens de la finalité. Le piège consiste dans le fait que l’organisation – et son maintien dans l’état – devient un but en soi. Lorsque la finalité politique de la collectivité territoriale est de réduire les inégalités et limiter l’exclusion, de produire de la solidarité et de la cohésion, comment expliquer que ces finalités ne sont pas mises au travail par les directeurs hiérarchiquement responsables de l’adéquation entre la masse salariale, les coûts des structures, le prix de journée, etc. et l’innovation dans les pratiques afin que les finalités politiques entrent dans le vie réelle des personnes?

Ce modèle met l’accent sur la forme en l’opposant au fond.  La gestion du temps est un des indicateurs de cette opposition incohérente. Le manque de temps est invoqué comme un élément formel de « handicap » sans que le cadre puisse questionner le fond, les méthodes utilisées sur le fond : « pourquoi établir la règle de réaliser cinq ou six rencontres avec les candidats à l’agrément d’adoption? » Cette question légitime sur le fond posée par un cadre peut déclencher une crispation, voir un « sentiment de non-reconnaissance » chez les professionnels. Mais ces mêmes professionnels se plaindront de ne pas avoir assez de temps pour rédiger les rapports d’agrément à l’adoption.

Les contours de la place des cadres

Les cadres ont-ils une lisibilité des pratiques professionnelles ? Sont-ils  censés comprendre sur le fond les analyses des professionnels? Quelle est la plus-value en intelligence collective qu’ils apportent non seulement aux équipes mais aux citoyens ?

Les cadres ne sont pas en contact directe avec la population. Les rares occasions de voir les citoyens passent par la violence, ce qui écrase toute possibilité de dialogue humain, citoyen.

Existe-t-il la possibilité d’installer une triangulation et débat contradictoire entre le cadre, le professionnel et le citoyen ? Les principes de légalité et d’égalité sont-ils appliqués ? Sont-ils évaluable par le cadre et si oui avec quels outils de management ?

le cadre est confronté à une situation qui n’est pas énoncée bien qu’il le vit tous les jours: il est censé combler les écarts de plus en plus grands qui existent entre les déclarations politiques de lutte contre la pauvreté, de citoyenneté, etc. et les références psycho-pathologiques utilisées dans les pratiques des travailleurs sociaux. cet écart saute aux yeux mais les centres de formations des cadres continuent de … ne rien voir (?).

Le management tel qu’il est enseigné aujourd’hui est sans légitimité dans le service social. Sa seule légitimité est tirée du fait que le cadre est un ancien travailleur social.

Malgré l’accès à des postes de responsabilité des personnes qui passent par les concours administratifs, leur légitimité n’a pas été mise au travail. Nous assistons au même discours depuis la décentralisation. Les formations des cadres de la protection de l’enfance que nous connaissons très bien est un terrain d’observation plein d’enseignements dans ce sens. L’écart entre les cadres issus du travail social et ceux « venus d’ailleurs » est très important. Mais les cadres issus du travail social ont la tendance de délimiter leur nouvelle place hiérarchique par le fait de s’éloigner des citoyens. ne plus recevoir du public. Voilà la grande force du management ! Etre décroché de terrain este signe de ceux qui gravissent l’échelon des postes dans leur carrière. Les cadres supérieurs sont portés par des strates de cadres intermédiaires qui mènent une lutte avec les équipes ou entre eux (ou les deux).

Déconstruire les fondamentaux

La logique de fond n’est pas interrogée : déconstruire le soupçon dont le cible est le citoyen (ou le parent) est évité soigneusement par les cadres. La déconstruction est redoutée par les cadres. Ils usent de leur pouvoir pour faire obstacle à ce travail de déconstruction qui est l’équivalent d’une prise de conscience de ce qui se passe réellement. Les services sociaux doivent rester des cavernes où l’on projettent des images, des discours fondés sur quelques petites heures de « contact » avec la population. La plupart des heures de travail s’écoulent dans l’entre-nous: réunions de service, remplissage et gestion des écrits, des autorisations, des bordereaux, des rapports, des notes, des contre-notes etc. Et les réunions avec les partenaires.

Qui déconstruira les grilles de lecture de la vie des autres (enfants, citoyens) des professionnels ?

L’individualisme ronge les références et les méthodes d’intervention et les cadres sont dépourvus de références philosophiques qui leur permettraient de gouverner, c’est à dire de tenir le gouvernail et de déconstruire ces fondements d’enlisement et de gaspillage des hommes et des moyens.

La culpabilité est le « carburant » du travailleur social et des cadres intermédiaires. Ils courent et accumulent les retards, les approximations, l’absence de renouvellement de la réflexion et des pratiques …  Cette course effrénée est symbolisée par l’urgence. Plus on court, plus il y a de l’urgence!

La culpabilité s’infiltre aussi dans la vie de ceux qui franchissent le seuil d’un service social. Le fait de faire appel à une aide sociale devient un marqueur identitaire négatif. Les marqueurs d’identité, les « symboles » d’une appartenance collective (au dehors de la famille) ont quasiment disparus dans notre société. L’opinion publique a assimilé la règne du sujet. Mais le sujet est perméable à l’assujettissement et à l’uniformisation. Ces deux processus composent ce que H. Arendt appelle « la masse »: une masse (ou une mélasse?) d’individus écrasés les uns contre les autres, portant les mêmes habits (T-shirt), mangeant les mêmes produits, regardant les mêmes images publicitaires, éprouvant les mêmes affects et les mêmes maladies (non seulement physiques mais… psychiques!). Et paradoxalement, cette masse secrète l’isolement. Plus le sujet ou l’individu est écrasé dans la masse, plus son isolement l’aveugle et le rend égocentrique. La peur est omniprésente dans la masse d’individus isolés et écrasés les uns contre les autres. La peur rétrécit sa vision critique, notamment sa possibilité de « prendre du recul », de s’observer soi-même. Cette « masse » d’isolement et d’égocentrisme fait croître le sentiment de persécution, d’exaspération, de perte de soi et une forme de violence dans les relations de proximité qui est immédiate, brutale et sans appel. La parole est abolie, elle est transformée en couperet. le cadre se trouve en première ligne : cible de cette violence qui jaillit brusquement et puis, rien. Le rien est aussi pire que le moment de violence dont le cadre est le cible.

L’égocentrisme est une machine à standardiser l’humain. L’être humain est un « étant », un objet pour les autres. Les services sociaux  devraient humaniser ceux qui « souffrent ». Mais a souffrance est aussi une machine à standardiser, autant que l’affectivité ou le « lien affectif ». On va jusqu’à ériger en dogme la théorie de l’attachement qui transforme  l’enfant en objet. Certaines CAF exigent que le service de l’ASE fournisse une attestation concernant « la qualité des liens affectifs » de l’enfant avec ses parents. Il faut cocher une case. Cette dichotomie porte atteinte à l’enfant mais cela ne semble pas provoquer des réunions de crise dans les CAF et les services des CG.

L’enfant est réduit à un objet, il est « étant ». Or, l’objet ne grandit pas, ne se révolte pas, n’interroge pas, n’accès pas à l’expérience.  Et surtout son accès à la parole est barré. Le placement intègre davantage l’enfant dans un « étant » d’objet. Et à dix-huit ans, le même système qui l’a « éduqué » en objet, lui demande de se métamorphoser en citoyen.

Les cadres des services sociaux et médico-sociaux règnent sur un univers de dossiers, d’objets, de calendriers et surtout de mots creux. car traiter les autres en objet, cela produit une sorte de « contagion »: le cadre perd aussi sa substance humaine, se dédouble: il est un sujet mais aussi un plus ou moins  « mauvais objet » : de ses propres chefs, des politiques ou des équipes.

Les principes du droit commun qui devraient être portés et mis en application par les cadres – tel que les principes de légalité et d’égalité – leur échappent ou passent en dernier dans leur management.

Le management est embarqué dans un processus qui tourne sur son propre axe : organiser et re-organiser encore et encore. Et cela coûte souvent plus d’argent qu’une formation innovante pour introduire des nouvelles apports philosophiques,  autres que les mêmes apports répétitifs sur un seul versant, celui de la  « psycho-pathologie comportementalisme » et du management importé du secteur marchand. la marchandisation du management dans le social contribuent à traiter les  citoyens en objets. Comment ouvrir des espaces de créativité quand la répétition des mêmes repères est à l’oeuvre depuis vingt, trente ans ?

Comment déconstruire des processus au lieu d’empiler des critères, normes implicites, représentations négatives, jugements de valeur à peine déguisés derrières des discours abstraits ?

Il s’agirait de faire de l’organisation un moyen afin de parvenir à élaborer une philosophie de l’action, une herméneutique du traitement des personnes dans les écrits professionnels et dans les prises de décision qui changent leur destin (les dispositifs qui modifient le destin des personnes et leur inscription dans la société sont: RSA, MDPH, ASE, etc.)

La pyramide centrée sur l’organisation se caractérise par le principe d’instabilité : il a besoin de s’auto-alimenter par des “plans” de réorganisation re-enclenché très souvent (tous les deux ans, par exemple) qui épuisent les équipes. Parfois, certaines collectivités territoriales sont prises dans une réorganisation permanente ce qui génère un paradoxe : les équipes travaillent en “route libre” mais… ça fonctionne alors que, vu l’étendu du chantier et des mouvements qui ont lieu en haut de la pyramide, cela ne devait pas fonctionner du tout. Ou alors, ce sont les audits et les “plans” de re-organisation qui donnent de la légitimité à la hiérarchie et au pouvoir de management.

Ce qui pose question dans ce modèle est le processus de prise de décision et la mise en oeuvre de la décision prise.

II. Le processus de prise de décision et la permanence de l’urgence

La prise de décision est occultée en tant que processus impliquant plusieurs étapes et une distinction précises entre les instances qui concurrent à l’élaboration de la décision, puais à sa mise en oeuvre et à l’évaluation des effets obtenus. 

Le fait que ce processus est occulté apparaît clairement quand les professionnels se plaignent que le juge des enfants n’a pas entériné dans sa décision les conclusions de leur rapport. Ils le vivent même comme une injustice. Le fait que la parole de l’autorité parentale a été prise en compte par le magistrat d’une manière différente et le fait que le magistrat applique rigoureusement le principe d’innocence ainsi que le principe du débat contradictorie provoquent l’incompréhension des professionnels des collectivités territoriales.

Dans les services sociaux, le principe du débat contradictoire est-il appliqué ? Quelles sont les garanties tenues par les cadres au cours de cette application ? Sommes-nous dans des jeu de rôles suivant la métaphore du pot de fer contre le pot de terre ? Quelles sont les conditions d’exercice de l’égalité et de la liberté de choix de la personne lorsqu’elle est dépendante dans sa vie privée et dans sa survie d’un service social ?

Du côté des cadres, la décision risque parfois de se  réduire à une signature de type “blanc-seing” apposée sur les écrits des travailleurs sociaux. Comment faire face à l’argument de la technicité dans le processus de décision? Parfois, la “technicité “ finit par absorber le processus de décision, ce qui a un effet de boomerang sur ces mêmes travailleurs sociaux qui se plaignent d’être seuls, d’avoir « tout à porter», etc.

La violence est déclenchée par la faible prise en considération de la créativité générée par le débat contradictoire. A cela s’ajoute, une difficulté des cadres de dépasser le discours pour porter sa responsabilité vers les finalités de son service qui se situent à l’extérieur de la pyramide. Une de ces finalités est  le respect du citoyen : comment se matérialise ce respect dans les compétences des professionnels ? Quelles sont les conditions concrètes créées par les professionnels pour assurer une expérience positive d’exercice de l’autorité par le citoyen dans sa propre vie ? Le responsable est usé par cette violence sans finalité que l’organisation tournée sur sa propre axe produit. Ce mouvement centripète s’exprime par une perte de sens et le basculement dans une sorte d’urgence chronique. Le responsable doit faire face à cette urgence permanente doublée de tensions. Elles sont partout : entre le conseiller technique et le chef hiérarchique ; entre et les corps des métiers dans le même service, entre l’accueil et les autres, entre le corps dit des administratifs de catégorie C et les administratifs de catégorie B, entre les conseillers sociaux-éducatifs et les administratifs, etc. Il nous semble que ces tensions ne génèrent pas une énergie positive, mais un usure professionnelle.

III. Changer pour ne rien changer ?

La violence-urgence se diffuse tel une onde vers les personnes dites « usagers » de ces services. Cette onde déclenche chez les personnes les plus fragiles, les plus « cassées » par les épreuves de leur vie des éclats de violence qui viennent occultés le fait que l’organisation de ce type produit sa propre violence et urgence chroniques. Du coup, la « cause » de ce fonctionnement est toute trouvée : c’est l’usager. Et la structure n’est pas interrogée dans ce qu’elle produit par et pour elle-même. Pour pouvoir ce maintenir, ce modèle occulte ses propres failles, trouve des « prétextes » en guise de « causes », interdit tout questionnement sain sur le fond, sur les finalités extérieures et leurs mises en oeuvre réelles. Le mouvement fermé sur sa propre axe de ce modèle n’est-il pas un …  changement statique : changer pour ne rien changer ?

IV. Et le travailleurs sociaux dans ce modèle ?

Les travailleurs sociaux développent un très faible sentiment d’appartenance à la collectivité territoriale. Leur conception qu’ils acquièrent (au cours de leur formation initiale) un mélange d’esprit libéral et d’opposition sceptique par rapport aux organisations dotée d’un chef, notamment si ce chef n’est pas issu du travail social.

Nombreux sont ceux qui ne lisent pas le schéma, n’ont pas intégrés les documents politiques onduleurs et ne font pas le lien directe entre ces documents et leurs effectivité ou réalisation dans les pratiques professionnelles. Il existe un écart considérable entre les élus et les professionnels de terrain qui a une double effet: cela sure une stabilité de l’intervention en fonction des « piliers » de professionnels de terrain. Si ces piliers ont une fonction créative, alors les pratiques auront des formes d’adaptation aux réalités nouvelles de la population. Mais si ces « piliers » sont de plus en plus rigidifiées et dans un rejet négatif des personnes, la guerre est permanente entre les personnes et les professionnels. Par ailleurs, le deuxième problème consiste dans le fait que lorsque les élus décident d’introduire des nouvelles orientations dans la lutte contre l’exclusion et pour assurer la cohésions et la solidarité sur le territoire, la distance trop grande entre les élus elles professionnels ralentit la mise en oeuvre d’une nouvelle politique.

L’innovation exige la déconstruction (et non seulement l’analyse ou la supervision) des pratiques. Cette déconstruction est, à sont tour, étroitement liée à des apports qui favorisent la création d’une intelligence collective loin des modèles psychopathologiques appliqués à l’humain. Passer d’une logique de soupçon et de diagnostic des « manques/défaillances/déviances » à une anthropologie de projet humaniste fondée sur la justice sociale et le droit est un terrain que les travailleurs sociaux peuvent investir facilement s’ils sont accompagnés.

Historiquement, les travailleurs sociaux accordent peu de crédit à la hiérarchie même si ils en attendent beaucoup, surtout en matière de protection. Par ailleurs, “Le chef est celui qui sait “donner raison” à son équipe”, nous disent souvent les travailleurs sociaux.

Un autre aspect : les travailleurs sociaux – hormis un fort attachement à leur identité professionnelle qui s’apparente à la « logique de l’honneur » (cf. les travaux de M.N. Témoin) – consacrent leur temps à faire et défaire le fonctionnement en « équipe »: qui fait équipe, avec qui, qui partage quoi avec qui dans cet « entre soi » sont les principales questions qui débouchent sur une vaste interrogation qui tourne en rond sur le secret professionnel. Ce socle qui « consolide » comme un serment le travail en équipe est opposé d’une manière paradoxale même à la personne dont il est question dans les rapports : un processus de déni est nécessaire pour fabriquer ce secret professionnel. le processus de déni consiste à déposséder la personne de sa liberté (libre arbitre), de sa dignité et donc, de son histoire pour les recycler en … secret professionnel. Au point que lorsque cette personne vient accompagner par la personne de son choix à un entretien, les professionnels qui reçoivent cette personne (à deux, à trois, voir en équipe), exigent que la personne se présente seule et laisse dans la salle d’attente son proche qui l’accompagne en invoquant le secret professionnel.

V. Le maillon faible : l’accueil

L’accueil est le « nécessaire » point faible de l’organisation pyramidale. Il est maintenu comme tel à chaque réorganisation. Il est un des pièces maîtresses de la logique de crise et d’urgence propre au fonctionnement « centripète » de ce modèle.

Les professionnels les moins qualifiés et les plus vulnérables sont embauchés pour servir à l’accueil. Ces postes font partie de la pyramide qui maintien son « équilibre instable » par la « production » de la violence.

La faible formation des personnes assignées à l’accueil favorise un fonctionnement affectif qui diffuse dans l’ensemble du service en question. Et lorsque les responsables, à leur tour, s’autorisent à fonctionner sur un management fortement imprégné par l’affectif – par  le jeu des sympathies/antipathies – cette « contagion » affective devient chronophage et parfois, elle occulte les missions mêmes du service. L’affectivité ou les émotions sont inhérentes dans les relations humaines, mais il s’agit mettre les émotions « au service » de intelligence collective et de limiter la tendance lourde du déchainement des passions.

L’évaluation du personnel en fin d’année pourrait être un des leviers pour valoriser l’accueil et pour stimuler leur désir d’apprendre : acquérir des compétences, mieux maîtriser les émotions et la violence apportent un re-équlibrage entre l’accueil et le reste de ‘l’équipe (mais à condition que l’accueil soit entièrement intégré à l’équipe).

Un modèle pyramidal peut-il être transformer en un modèle créatif d’intelligence collective soucieuse de la réalisation effective des finalités ?

La formation des manageurs ou des cadres est aujourd’hui dans un impasse, car elle est centrée davantage sur les outils et les procédures et pas assez sur le changement de paradigme organisationnel et sur la modification en profondeur de l’engagement, voir l’implication des cadres dans les questions de fond, dites techniques. Oui, le cadre ne peut assurer le pouvoir nécessaire à l’organisation sans interroger les mots et les méthodes utilisés dans les rapports entre le service et la population.

La conduite d’innovation dans les collectivités territoriales doit se fixer comme but la réduction des formes de discriminations et d’injustice sociale qui sont aujourd’hui « intimés » à l’intérieur même des actions, « mesures » et dispositifs des collectivités territoriales.

Acquérir les connaissances de fond pour repérer les forces vives et les enrichir par ses propres contributions en tant que cadre se fait dans la formation continue des cadres. Mais aussi lors des formations INTRA qui ne peuvent plus être destinée uniquement aux équipes: les cadres doivent également se remettre à apprendre et à déconstruire leur propre capital culturel de management.

Les responsables sont en mesure de générer des nouveaux questionnements sur les méthodes de travail, sur l’évaluation des effets produits par les pratiques dans la vie des personnes, sur la légitimité des citoyens à l’intérieur des « mesures » et « dispositifs » qui modifient leur vie, sur l’articulation entre les niveaux de responsabilités et des instances de décision, notamment l’articulation entre l’autorité du citoyen et l’autorité du travailleur social ou médico-social. Mais aussi sur l’utilisation de l’argent public dans la promotion réelle de l’autonomie des personnes. Ainsi, lorsque nous analysons le contenu des « contrats jeunes majeurs », le constat saute aux yeux : l’argent est utilisé pour reproduire les mêmes types d’accompagnement (en plus « light ») et d’hébergement (institutionnalisé) et très peu de cet argent (trop peu) est réellement, directement mis à la disposition du jeune pour stimuler ses intuitives, son droit de faire des choix et de se tromper, ses recherches pour une inscription dans la vie ordinaire. Et ce sont les mêmes structures de placement de mineur qui continuent d’être financés avec des professionnels qui continuent d’appliquer les mêmes méthodes d’accompagnement. Le caractère standardisé de formatage peu ouvert à la réalité d’une vie autonome se lit dans le formulaire type du « contrat » jeune majeur qui déroge à tous les principes fondateurs de la notion de contrat dans une démocratie.

Ouvrir le chantier d’une réforme du pouvoir et de l’autorité dans les services des collectivités territoriales est une priorité.

Lorsque les équipes de terrain s’attèlent au processus de changement, quels sont les repères et leviers du management pour déclencher un changement à son propre niveau ?

Repenser le modèle organisationnel pyramidal en combinant plusieurs modèles est aujourd’hui la tendance des collectivités territoriales.

La méthode proposée par ARTEFA combine un modèle matriciel à l’innovation des réseaux d’ajustement et d’évaluation des effets des prises en charges et des « dispositifs » dans la vie ordinaire des personnes concernées. un des questions cruciales étant : en quoi la rencontre entre une personne et les professionnels des collectivités territoriales génère pour cette personne (et sa famille) une plus-value en terme de lutte contre les discriminations ? En quoi cette rencontre ou le fait que la personne est « connue » par les services sociaux introduit des modifications qualitatives de sa situation de citoyen (l’a définition du citoyen : tout individu vivant sur le sol français. A ne pas réduire au droit de vote) En quoi le fait d’avoir dans sa vie plusieurs intervenants ayant des compétences professionnelles modifie les conditions de vie sur le plan économique, psychologique, culturelle, sociale de la personne ?

… (cf. le prochain texte à publier en janvier 2014).

Hello world!

Les invités de cette page sont Paul Eluard, Paul Ricoeur, Samuel Beckett et mon ancien professeur Jean Baudrillard dont la pensée traverse la 21éme siècle :

« Dans la société antique, il y a le maître et l’esclave. Plus tard, le seigneur et le serf. Plus tard, le capitaliste et le salarié. À chacun de ces stades correspond une servitude déterminée : on sait qui est le maître, on sait qui est l’esclave. Désormais tout est différent : le maître a disparu, il ne reste que les serfs et la servilité. Or qu’est-ce qu’un esclave sans maître? C’est celui qui a dévoré son maître et l’a intériorisé, au point de devenir son propre maître. Il ne l’a pas tué pour devenir le maître (ça, c’est la Révolution), il l’a absorbé tout en restant esclave, et même plus esclave qu’esclave, plus serf que serf : serf de lui-même. Stade ultime de sa servilité qui, de régression en régression, remonte jusqu’au sacrifice. Sinon que personne ne lui fait plus l’honneur de le sacrifier et qu’en désespoir de cause, c’est lui qui est forcé de se sacrifier à lui-même et à sa volonté propre. Notre société de services est une société de serfs, d’hommes servilisés à leur propre usage, asservis à leurs fonctions et à leurs performances – parfaitement émancipés, parfaitement serfs.

Jean Baudrillard, L’échange impossible, Gallimard, Paris, 1999, p.76.

« L’homme n’est pas vieux comme le monde. Il ne porte en lui que son propre avenir. » (Paul Eluard)

 » Bien que l’espérance soit le vrai contraire de l’angoisse, je ne diffère guère de mon ami désespéré; je suis cloué au silence comme lui devant le mystère d’iniquité. Rien n’est plus proche de l’angoisse du non-sens que la timide espérance. » (Paul Ricoeur)

beckett NY 2013