Apprendre, prendre le risque de critiquer et de changer nos institutions éducatives

Apprendre est le verbe fondateur de l’humanité. Ce n’est pas à l’école que l’apprentissage est institué. Bien au contraire : l’école devrait servir la vie dans la cité et transmettre des méthodes pour que l’enfant puisse apprendre comment apprendre. Et aussi, lui donner des repères concernant les grands domaines de la culture de homo sapiens et de homo faber. 

Le métier d’enseignant ne devrait pas être attribué sur la base d’un diplôme et d’une « carrière de fonctionnaire » mais il devrait être une noble charge attribuée et assumée par chaque citoyen.

Chaque citoyen devrait avoir dans son parcours une mission d’éducation dans une ou plusieurs école(s). Chacun pourrait assumer  plusieurs centaines d’heures à accomplir dans un ou plusieurs établissements scolaires mais aussi dans la cité avec les enfants des autres. J’avais espérer que la réforme du rythme scolaire stimulerait une réflexion sur les contributions éducatives qui pourrait être inscrits dans notre vie sociale sur la commune ou dans le quartier.

Chaque citoyen aura le plaisir de participer à un cursus d’entrainement (une fois par mois) pour réfléchir avec les autres  sur l’art de transmettre, pour élaborer ses propres postures et méthodes de transmission et d’éducation des enfants des autres.  Cela favorisera sa propre capacité d’apprendre, de continuer à être ouvert aux générations à venir. Il s’inscrira dans la culture de l’intention et de la créativité et peut-être que beaucoup se rendront compte à quel point ces moments de transmission qu’il partagera avec les autres citoyens et les jeunes est une sources de vie pour lui.

De son côté, l’école devrait tenir compte de l’existence de l’enfant comme ressource et non pas comme  facteur de perturbations, troubles, objets à classer sur une échelle érigée sous l’épée de Damocles appelée aussi Echec-scolaire. Plus tard, on s’aperçoit qu’il est un des idoles de la cité puisque toute l’existence de l’enfant  qui a eu le malheur d’être noyé dans l’échec-scolaire, sera déterminé par ce mot « échec ».

L’enfant est écartelé entre deux extrêmes : l’école fermée où les enseignants règnent en maîtres absolus sans autre loi que leur propre nature dotée de conscience. Cette toute-puissance les rend fragiles et les isole: chacun est un atome sans que l’ensemble puisse former autre chose que des mini-bombe à hydrogène. On constate cette réalité si on a l’occasion d’être l’invité d’un enseignant qui tente d’ouvrir l’école et si on déjeune à la cantine des enseignants dans un lycée flambant neuf.

Une visite guidée dans le concret

Dans ces établissements scolaires new generation Made in France, il faut être équipé d’un carte à puces, car toutes les portes blindées barrent le moindre passage. Les salles de classe sont ouvertes et se referment uniquement avec ce type de carte que seul l’enseignant possède. De sorte que si un enfant est en retard, il lui est impossible d’ouvrir la porte de l’extérieur pour rejoindre ses collègues. Les portes ont une fenêtre ultra-sécurisée, incassable: on voit ce qui se passe dans la classe. On voit aussi la tête de l’élève qui reste « enfermé dehors » car une fois qu’il est dans le couloir il fait comme un rat: toutes les portes sont fermées, il ne pourra ni sortir ni entrer tant qu’un enseignant ne lui fait grâce de lui ouvrir avec sa carte magique. Rien que cette carte illustre cette toute-puissance déshumanisant la relation humaine entre les adultes et les jeunes.

Dans ces lycées tout neufs les couloirs sont conçus pour voir absolument tout de n’importe quel point comme dans ces prisons parfaites imaginées par les régimes totalitaires. Il n’y a point d’endroit pour se sentir humain ou vivant. Pas un seul coin pour s’assoir et papoter ou lire les nouvelles sur son smartphone car l’établissement est doté d’un système qui empêche les portables de capter le réseau. Du coup, les enseignants sont obligés de sortir devant l’établissement scolaire ou de s’agglutiner dans un ou deux petits carrés au fond du couloir où « ça capte ».

La salle des profs est meublé de telle façon que personne n’a envie de s’asosir: des fauteuils très bas, au forme incommode qui vous donne l’impression qu’on vous oblige de réveiller une sciatique dans le dos. Et des chaises bancales qui menacent de vous envoyer par terre. Mais tout est fait comme pour une vitrine ou une exposition universelle.

La cantine des profs est le lieu où les atomes humanoïdes que l’on appelle aussi « profs » s’agrègent dans des petits tas d’atomes. Cette agrégation se fait sur la base d’un seul principe: je fais mon petit projet contre les autres et surtout sans les élèves. Cela ne veut pas dire que je n’utilise ps la méthode participative c’est à dire que je les achemine vers ce qui est déjà un produit fini, ficelé. je leur donne la chance d’être consommateur, mais sur l’emballage, on écrit « acteurs » du projet.

Il n’est pas étonnant que les élèves prennent l’habitude de la consommation qu’ils expérimentent par ailleurs avec l’aide généreuse des médias.

Tout ce beau monde, l’école et médias ont leur bouc émissaire, alors pourquoi se mettre en question quand on peut tirer sur le pianiste : le parent.

L’expérience d’un « pas de côté » dans l’école de l’obéissance

Les élèves apprennent de suivre et d’obéir dans chaque enclos, c’est à dire dans chaque matière, le chemin balisé par l’enseignant. Et si par malheur, un enseignant change de méthode et essaie de laisse de côté le produit ficelé pour « flâner » et explorer avec les élèves un domaine plus vaste, plus accidenté comme celui, par exemple, de l’histoire-et-de-la-littérature, il se heurte aux élèves (les premiers de la classe, exemples pour les autres que les enseignants du modèle consuméristes citent comme « les meilleurs éléments »). Ces modèles d’élèves lui répond, par exemple, « Monsieur, cette question nous l’avons déjà étudiée l’année dernière avec Mme Untel, ça ne devrait plus figurer dans le programme, nous perdons notre temps. » L’enseignant et son invitée vont devoir s’exposer et risquer de se discréditer devant les élèves s’ils insistent en disant que les connaissances sont faites pour les réactiver et les mettre au travail et non pas pour les classer dans des boîtes fermées en fonction d’un programme. Ils n’arrivent même pas à finir de leur expliquer leur point de vue qu’une hilarité générale s’empare de la classe. La jolie brune qui passe pour une élève modèle et fait tourner les têtes des pubères qui l’entourent se met à bouder, car elle est venu pour le programme. Et elle se plaindra au principal qui viendra voir le professeur V. en lui reprochant qu’au lieu d’enseigner il demande aux élèves de réfléchir, ce qui les perturbe et perturbe ensuite les autres enseignants qui succèdent dans la journée et qui trouvent la classe agitée. Alors que le mot d’ordre est la continuité sans vagues, sans idées, un enchaînement de cours dispensés pour fabriquer des citoyens obéissants et respectueux de l’ordre qui savent quelle est leur place et quels sont les règles et les normes.

Petit détour pour ne pas oublier la création de la mémoire

La mémoire individuelle se structure dans les tissages des mémoires collectives, tout en recevant les nuances, les tonalités, les “strates” personnels de chaque individu. Nulle mémoire individuelle n’a de réalité si elle n’est articulée, confrontée, stimulée confortée, reconnue par la mémoire d’un groupe, d’une collectivité, d’un peuple.(1)

Tous les jours, j’apprends : j’apprends les infos en écoutant la radio ou en lisant un journal, ou bien en discutant avec un voisin… j’apprends en répondant au téléphone, mais préalablement, j’ai appris à me servir d’un téléphone; j’apprend à déguster les aliments, j’apprends à séparer un produit  toxique d’un produit comestible, j’apprends à prendre la température de l’eau… J’apprends à souffrir en exprimant ma souffrance selon la codification culturelle de ceux qui m’entourent et surtout selon ceux qui ont la pouvoir de poser les repères de la manière dont « on exprime sa souffrance ».

A l’intérieur d’une culture, j’apprends à discerner la souffrance, mais si la culture érige en idoles de la cité la souffrance, la peur, le deuil, la méfiance de l’autre (de l’étranger),cela détruit la cité. Les idoles destructeurs de la cité sont légions. D’où l’importance qu’un lieu comme l’école pense comment transmettre le plaisir d’apprendre.

Le plaisir d’apprendre dans la culture de l’intention et de la créativité

Le discernement et le plaisir d’apprendre vont de paire avec le risque à prendre pour penser la liberté et les limites de notre mode de vie.

Les mouvements de la pensée humaine ne sont pas innées et si aucune institution ne les portent, ils meurent.

L’apprentissage se définit par la transmission de la créativité puisque l’enfant vivra dans un monde qui n’existe pas aujourd’hui.

mais c’est quoi la créativité? N’est-ce pas une folie de croire que l’on « transmet » le don d’être créatif ? Certainement. Mais on pourrait transmettre les préalables ou les « conditions » ouvrant à chaque enfant le courage d’être créatif, c’est à dire de penser sans se laisser manipulé ou embrigadé dans la soumission et la peur, dans la haine de l’autre et les stéréotypes de l’animal enfermé dans un enclos. Peut-être que le mot que nous devrions repenser dans le champ de la créativité est l’amour.

Dans la vie de tous les jours, les enfants pourraient être libérés de la tyrannie des « bonnes réponses » et des « mauvaises notes » pour qu’ils entrent dans une culture de l’intention qui permet d’anticiper, d’expérimenter et donc, d’investir la vie sociale dans la classe, expérimenter la prise d’initiative, la coopération etc.

La culture de l’intention est fondée sur des méthodes qui exigent que l’enseignant soit lui-même capable de faire de choix devant et avec ses élèves et de prendre le risque de se tromper, de chercher, de construire avec les élèves. 

Formuler des intentions c’est un moment crucial de l’homme dans son accès à la capacité, ce que Ricoeur appelle la capacitation. L’intention s’apprend, se développe grâce à la mémoire. Mémoire, espérance, intention sont autant d’axes de la créativité humaine, indispensable dans l’éducation des enfants.

NOTE

(1) Nous partageons la remarque de I. Hacking sur le fait que le mot peuple est la meilleure traduction de nombreux noms dont l’Occidentaux affublent les autres civilisations : dans la majorité des langues, le nom d’une ethnie signifie peuple et souvent “premiers hommes”, dans le sens que chaque culture a une tendance centrifuge de centrage sur elle-même

Maria Maïlat dans le Dictionnaire écrivains voyageurs

MAÏLAT, Maria (dictionnaire des écrivains voyageurs)

Biogramme 

Ecrivain, anthropologue. Née en Transylvanie, d’une famille pluriculturelle où l’on parlait couramment le roumain et le hongrois: les deux composent sa « langue maternelle » . Elle a appris le français dans son enfance, elle fait des études de philosophie, psychologie et sociologie (Roumanie, équivalences en France), publie des nouvelles, des poèmes, des chroniques d’arts plastiques et de théâtre, tout comme des entretiens avec les personnalités de la culture roumaine et hongroise. Elle traduit de la poésie française et hongroise en roumain. En 1985, la censure de la dictature roumaine interdit ses écrits. Interdiction d’exercer son métier de sociologue-psychologue. En 1986 la Securitate la force de quitter le pays. Se réfugie en France (1986), poursuit ses études d’anthropologie et de sociologie jusqu’au niveau doctoral, milite contre le régime de Ceausescu. Après la chute du régime, elle s’installe définitivement à Paris et choisit de devenir citoyenne française. Écrivaine européenne avant tout, elle relie l’anthropologie à la philosophie et à la littérature et monte des projets alternatifs où se croise l’écriture en terme de traces et d’histoires inscrites dans la vie quotidienne des personnes et des groupes qu’elle rencontre. Elle réfléchit aux chemins de l’altérité et de l’hospitalité dans la société française. Publie des romans, nouvelles, essais aux éditions Robert Laffont, Julliard, Fayard, Belfond, Editinter, ainsi qu’aux Éditions de l’Armançon et Jacques Bremond.

Article 

Dans la Roumanie communiste, l’éloge du Conducator était un exercice imposé aux écrivains. Avant 1989, plusieurs quittèrent leur pays, d’autres se trouvèrent en résidence surveillée ou en prison. Pour ceux qui sont partis en exil se posait alors la question de la langue. Maria Maïlat choisit d’écrire en français, la langue de l’entre-deux mais qui devint aussi la langue de sa vie quotidienne. Si son premier roman S’il est défendu de pleurer (1987), sorti clandestinement de Roumanie, fut traduit et publié en France, en Suède et en Allemagne, son deuxième et tous ceux qui suivirent ont été écrits directement en français (1998, 1999, 2001, 2003), tout comme ses cinq recueils de poèmes parus depuis 1998. À cela s’ajoute les nouvelles et les récits publiés dans un recueil (Avant de mourir en paix) et dans des ouvrages collectifs.

Suite au fascisme, au stalinisme et au totalitarisme du régime de Ceausescu, M.M. a voulu mettre l’écriture à l’épreuve de l’expérience extrême de ceux qui n’avaient pas eu accès à la liberté et à la parole. Persuadée que seule la littérature peut donner la mesure de cette époque d’horreur dissoute dans la banalité et la peur qu’elle appelle «une fiction renversée» (M.M. 2009), M.M. cherche à faire vivre dans l’écriture romanesque la « vie brisée des hommes et femmes de [s]on entourage qui sont tous morts, transformés en poussière ». (M.M. 2009) Le pari de M.M. est de saisir, sous forme d’histoires anonymes, l’expérience totalitaire. L’auteur croise la narration sur le vif de la vie moderne avec les mythes. S’il est défendu de pleurer est un roman-reportage sur la Roumanie des années 80 qu’un dictateur nain plonge dans le chaos. « S’il est défendu de pleurer, je ne pleurerai plus […] L’essentiel, c’est de ne pas me laisser accabler par le désespoir, par les larmes, de ne pas me croire seule, de ne pas me laisser effrayer par la mort, par les menaces au téléphone […] ». (117-118) Sainte Perpétuité est son deuxième roman, mais le premier écrit directement en français. Il confirme la puissance visionnaire de l’écriture de M.M. qui parvient à raconter des choses terrifiantes avec humour et légèreté : écrite à la première personne, l’historie de Léa nous fait découvrir un monde marqué par les clivages entre le dehors et le dedans, la folie et la résistance, l’amnésie et la mémoire, la vengeance et le pardon. Les thèmes du pardon et de la liberté traversent tous les romans de M.M. L’héroïne de Sainte Perpétuité grandit entre une mère très belle mais suicidaire et une grand-mère qui lui fait découvrir le cimetière et lui raconte “la survie de la licorne” sans jamais évoquer les camps de concentration. Elle transmet à sa petite-fille, non pas le deuil sans fin, mais la joie et l’obstination de la vie. M.M. situe  ses personnages au-delà des repères géographiques et ethniques, dans un espace-temps obscurci par la terreur “sans nom” qui laisse la place à la quête joyeuse du chemin. La grâce de l’ennemi, son troisième roman, se déroule dans un pays disloqué, ravagé par la violence et soumis au régime du plus fort. Le roman entraîne le lecteur dans l’atmosphère oppressante des combats de boxe clandestins. Mais le combat à mains nues entre un aveugle et un monstre est avant tout une métaphore des luttes menées durant le XXe siècle par les victimes des régimes totalitaires. En contre-champs de l’acharnement des boxeurs et guerriers, émerge la danse lumineuse de Malvina, dont le chant provoque des miracles. Le roman combine le surnaturel et les descriptions précises propre à un film documentaire (elle en a réalisé plusieurs). L’écriture de M.M. fait appel à un imaginaire visuel porté par les métaphores. Quitte-moi, le roman suivant, est un monologue musical qui se glisse entre cri, rire aux larmes, murmure, colère, silence et pardon. Véra rend compte de ses amours et de sa difficulté de se sentir heureuse avec l’homme qui lui dit l’aimer. « [S]pécialiste des coups de foudre » (quatrième de couverture), Véra est à la fois libre et prisonnière, dure et fragile, rêveuse et lucide. Mais son histoire est aussi une interrogation sur la transmission et sur les dégâts provoqués par une idéologie qui privilégie la loi du sang, « mon sang empoisonné » (184) au détriment de la mémoire et de la parole. Comme Véra, M.M. a installé les contradictions et les excès de la grande histoire européenne au centre de l’intimité de ses personnages : l’enfance, le coup de foudre, la découvert d’une cimetière, l’amitié, la trahison, la violence, le voyage en moto, le goût du pain et des fraises de bois, l’étonnement d’un enfant handicapé et la mémoire qui se heurte au vieillissement… tous les moments d’une vie ordinaire sont inscrits dans le contexte d’une guerre et/ou d’une dictature totalitaire. Dans La cuisse de Kafka, roman foisonnant comme un tableau de Brueghel, Mina Baïlar, « [é]crivain cosmopolite et interdit » (62) dans la Roumanie de Ceausescu est un alter ego de M.M. Comme l’auteur, la protagoniste cherche une langue pour s’exprimer et se libérer à travers l’écriture, elle découvre que « [s]es mots étaient malades d’un virus balkanique » (62). Son itinéraire est ponctué de rencontres simples, tendres et souvent surprenantes comme celle de Rosa Rosen qui, malgré Auschwitz, « avait ses heures de joie, de fête » (159). Mina découvre l’ambiance parisienne des grands appartements bourgeois et des rues étroites, tout en étant obligée de passer par les arcanes de l’intégration : petits boulots, foyer pour immigrés, soupe populaire, fouille dans les poubelles. Elle croise des jeunes délinquants, fonctionnaires, éducateurs, mais aussi journalistes, éditeurs, libraires, nombreux intellectuels que l’auteur croque avec un humour ironique et sans concessions. Chaque rencontre est une aventure. Des séquences émouvantes relatent les visites de l’auteur chez Ionesco. Entre souvenir et fiction, ce roman est un kaléidoscope qui fait apparaître quelques personnages emblématiques qui ont traversé le fascisme roumain sans rendre lisible leur propre travail de mémoire : Eliade et Cioran étant les plus célèbres.

Dans ses textes plus courts, tel que Risque de métissage, risque de vie, M.M. transfère l’exil sur une île où les habitants redécouvrent les chants et les danses des anciens esclaves. Là encore, l’auteur confronte son histoire à la quête identitaire et pluriculturelle des ceux qui parlent « au moins deux langues » (89). La traversée de l’Est vers le Sud ouvre une nouvelle expérience d’écriture que M.M. poursuivra dans Flâner aux Pyramides d’Evry : elle donne une description fine de la vie des habitants venus de quatre coins du monde, dont les enfants son nés en France. Un de ces enfants de la banlieue parisienne demande « Le bled, c’est quoi ? Quelle marque ? » (235). Ici encore, l’heure est à la démolition, à l’effacement des souvenirs des immigrés ballottés, eux aussi, par la grande histoire des États. La double connaissance de la culture des anciens Pays de l’Est et de la culture française donne à l’auteur une matière riche et une façon percutante d’aborder l’histoire tout en gardant une place importante à son imaginaire et aux mythes. La faim, absurdité de la civilisation de l’abondance, revient dans ses récits. Mais on la trouve aussi dans La grâce de l’ennemi et dans le recueil de nouvelles Avant de mourir en paix. En banlieue parisienne « L’argent manque, la fin du mois commence le quinze, à partir de là, il faut compter chaque bol de riz, faire durer le morceau de viande, le sucre, le lait » (234). La hantise de la faim percute le manque qui effleure dans les mots. M.M. met en mouvement un rythme de l’écriture qui lui permet de “faire résonner” les autres langues dans le français :  « J’aime la liberté obligée du passé simple. Ce temps du verbe appartient à une autre géographie, à un autre mouvement qui franchit la mort et trace une ligne de vie entre ma main et l’amour » (242). Le rythme, la concision du poème surgissent parfois en palimpseste dans le style de M.M. L’écriture narrative est un tissage qui claque contre le vent adverse du destin. Un destin absurde dont le sens n’émerge que parce que l’individu se lance dans le récit de son histoire comme s’il suivait une “étoile” : « barbouillée de sang/derrière les barbelés/une étoile sans lumière saignait/entre le marteau et la faucille […] je dansais/arrachée à toutes les langues maternelles/sous l’oeil en triangle d’une absence/ – je dansais » (Klothô, 1999: 15). Klothô, la fileuse, une des Moïrai qui personnifiaient le destin dans les mythes grecs, est la figure tutélaire de l’écriture de M.M. Dans ses poèmes, l’auteur fait l’expérience d’un éternel voyage sans carte et sans boussole se fiant à la musique de la langue et au silence des mots. Le silence et la phrase concise, suivie d’une métaphore, construisent les fictions, de sorte que les visages de personnages parviennent à marquer le lecteur. La biographie est utilisée par M.M. comme une “matière brute” qu’elle modèle en fonction de la trame du roman et de son imaginaire. Silences de Bourgogne est une œuvre mixte, entre journal intime, conte fantastique et essai, écrit pendant sa résidence d’écrivain à Vézelay, dans la Maison Jules Roy (2003).

M.M. appartient à une nouvelle génération d’écrivains, ceux du désenchantement et de la liberté reconquise grâce à l’écriture littéraire capable d’affronter les ténèbres de l’histoire du siècle précédent. Comme plusieurs artistes de sa génération, elle a voulu réinventer une nouvelle écriture au-delà des frontières et des limites, enrichie par la diversité culturelle et le syncrétisme post-moderne. Écrivain post-moderne, M.M. apporte à la littérature du XX et XXIe siècles une voix singulière qui traverse l’histoire, les frontières,  les langues et érige l’écriture en raison d’être.

Efstratia Oktapoda

Choix de textes (….)

Références bibliographiques

M. M., « Chemin faisant autour le La colonie pénitentiaire de Kafka », Séminaire de l’École Nationale de la Magistrature de Paris « L’acte de juger », sous la dir. de Denis Salas, Paris, juin 2009.

M., S’il est défendu de pleurer, roman, traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, Robert Laffont, coll. « Pavillons », 1998.

M.M., Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

M.M., La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

M.M., « Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002.

M.M., « Flâner aux Pyramides d’Evry», Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

M.M., Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

ROMANS

S’il est défendu de pleurer, roman traduit de roumain, Paris, Éditions Laffont, 1987 (publié en Allemagne et en Suède).

Sainte Perpétuité, roman, Paris, Éditions Julliard, 1998.

La grâce de l’ennemi, roman, Paris, Éditions Fayard, 1999.

Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

Silences de Bourgogne, (essais et contes philosophiques), Précy-sous-Thil, Éditions de l’Armançon, 2004.

Femmes sous la montagne de Zarathoustra, texte écrit et lu par le Théâtre de l’Europe, Théâtre de l’Odéon en tandem avec la pièce présentée par la troupe de Varsovie de LUPA (2007).

Constatin (Brancusi), Edition Transignum, (édition bilingue français et espagnole, traite en espagnole par Natalia da Valle, illustré par les oeuvres d’Eva Largo), Paris, 2013

NOUVELLES, RÉCITS, ESSAIS

Avant de mourir en paix, recueil de nouvelles, Paris, Éditions Fayard, 2001.

« L’arc-en-ciel, l’accordéon, Dracula » nouvelle, Une enfance d’ailleurs, sous la direction de Leila Sebbar et Nancy Huston, Paris, Éditions Belfond, 1988 (en Livre de Poche « J’ai lu », 2002).

« Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002

« Sortilège du seuil » (nouvelle), Paris par écrit, recueil collectif consacré à la ville de Paris, Éditions de l’Inventaire et de la Maison des écrivains, 2003.

« Bernard-l’hermite dans la coquille de Julius » (récit), Poésie Première, 2003.

« Klaus Mann et la France, un destin d’exil », in Europe, juin-juillet 2003.

« Comment la langue nous vient avec ses richesses », in Le Furet, n° 39, Strasbourg, 2002.

« Langues vivantes », in Informations Sociales, n° 89, 2001.

« Flâner aux Pyramides d’Evry », Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

« La main des autres », in  Temporel, 2008:http://temporel.fr/Maria-Mailat-prose 

ÉCRITURE DE THÉÂTRE ET POÉSIE

« ROUGE à pleine gorge », monologue avec voix et saxophone, présenté au Festival international « À corps et cri », au Théâtre-Poème, Bruxelles, 1999 (voix : Maria Maïlat. Composition originale du saxophoniste Philippe Di Betta. Mise en image : Wanda Mihuleac), CD-livre, Éditions Transignum, 2004.

« L’enfant sexué au cœur des mots », monologue théâtral présenté par Sonia Emmanuel, actrice, metteur en scène, à Nîmes, 2003.

« 2002, miracle à l’envers », monologue lu par Frédéric Merlo (acteur, metteur en scène) dans le cadre de « Lire Vézelay », juin 2004, publié dans la revue Passage d’encre, n° 19-20, 2004.

Cailles en sarcophage, prix Val de Seine, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 1998.

Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

Trans-sylvania, poèmes bilingues (français, anglais) illustrés par Gianne Harper, Paris, Éditions Signum, 1999.

Graine d’Antigone, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 2000 (Sélection traduite en américain et publiée dans World Litterature Today, 2003 (University of Oklahoma-USA) par le poète américain Carl Buchanan).

La métaphysique des cendres, poème bilingue (français et roumain), Paris, Éditions TranSignum, 2004.

Publications dans la presse (poèmes, nouvelles, essais)

 

Libération, Temps Modernes, Europe, Autrement, Passage d’encre, Cahier de l’Orient, etc. Poésie Première – la rubrique permanente « Mots et points d’ami » (un nouveau texte dans chaque numéro). Sélection de poèmes dans Kaléidoscope (édition Expression Culturelle de la Ville de Cognac, 2003) et dans la revue Poésie (de la Maison de la Poésie, Paris, 2003).

Sélection de poèmes traduits en américain par le poète Carl Buchanan dans World Litterature Today (University of Oklahoma-USA), 2003

 

Récompenses, prix

 

Deux prix de poésie : le prix Voronca et le prix Val de Seine.

 

Bourse d’écriture du Centre Régional du Livre de Bourgogne.

 

Bourse européenne « Marguerite Yourcenar » de la Villa Mont Noir.

 

Vice-présidente de la Maison des écrivains et de la littérature pendant la période 2001-2007.

 

2012, Prix Aristote pour ses écrits concernant la poésie

RÉALISATRICE DE FILMS DOCUMENTAIRES

« L’enfance des tous petits » – 3 clips vidéos réalisés pour la valorisation des structures innovantes de la petite enfance dans la Ville de Strasbourg (financement CAF et collectivités territoriales).

« Petite chronique des Escartons », long métrage documentaire pour la valorisation de l’histoire et de la culture de 4 parcs naturels dont trois se situent en Italie et un se situe en France dans les Hautes Alpes (financements : fond européen et conseil régional).

« Petite chronique des Escartons » (suite) : 4 courts métrages, quatre récits de vie des Hautes Alpes (financement de l’Union européenne et de la Région PACA).