Maria Maïlat dans le Dictionnaire écrivains voyageurs

MAÏLAT, Maria (dictionnaire des écrivains voyageurs)

Biogramme 

Ecrivain, anthropologue. Née en Transylvanie, d’une famille pluriculturelle où l’on parlait couramment le roumain et le hongrois: les deux composent sa « langue maternelle » . Elle a appris le français dans son enfance, elle fait des études de philosophie, psychologie et sociologie (Roumanie, équivalences en France), publie des nouvelles, des poèmes, des chroniques d’arts plastiques et de théâtre, tout comme des entretiens avec les personnalités de la culture roumaine et hongroise. Elle traduit de la poésie française et hongroise en roumain. En 1985, la censure de la dictature roumaine interdit ses écrits. Interdiction d’exercer son métier de sociologue-psychologue. En 1986 la Securitate la force de quitter le pays. Se réfugie en France (1986), poursuit ses études d’anthropologie et de sociologie jusqu’au niveau doctoral, milite contre le régime de Ceausescu. Après la chute du régime, elle s’installe définitivement à Paris et choisit de devenir citoyenne française. Écrivaine européenne avant tout, elle relie l’anthropologie à la philosophie et à la littérature et monte des projets alternatifs où se croise l’écriture en terme de traces et d’histoires inscrites dans la vie quotidienne des personnes et des groupes qu’elle rencontre. Elle réfléchit aux chemins de l’altérité et de l’hospitalité dans la société française. Publie des romans, nouvelles, essais aux éditions Robert Laffont, Julliard, Fayard, Belfond, Editinter, ainsi qu’aux Éditions de l’Armançon et Jacques Bremond.

Article 

Dans la Roumanie communiste, l’éloge du Conducator était un exercice imposé aux écrivains. Avant 1989, plusieurs quittèrent leur pays, d’autres se trouvèrent en résidence surveillée ou en prison. Pour ceux qui sont partis en exil se posait alors la question de la langue. Maria Maïlat choisit d’écrire en français, la langue de l’entre-deux mais qui devint aussi la langue de sa vie quotidienne. Si son premier roman S’il est défendu de pleurer (1987), sorti clandestinement de Roumanie, fut traduit et publié en France, en Suède et en Allemagne, son deuxième et tous ceux qui suivirent ont été écrits directement en français (1998, 1999, 2001, 2003), tout comme ses cinq recueils de poèmes parus depuis 1998. À cela s’ajoute les nouvelles et les récits publiés dans un recueil (Avant de mourir en paix) et dans des ouvrages collectifs.

Suite au fascisme, au stalinisme et au totalitarisme du régime de Ceausescu, M.M. a voulu mettre l’écriture à l’épreuve de l’expérience extrême de ceux qui n’avaient pas eu accès à la liberté et à la parole. Persuadée que seule la littérature peut donner la mesure de cette époque d’horreur dissoute dans la banalité et la peur qu’elle appelle «une fiction renversée» (M.M. 2009), M.M. cherche à faire vivre dans l’écriture romanesque la « vie brisée des hommes et femmes de [s]on entourage qui sont tous morts, transformés en poussière ». (M.M. 2009) Le pari de M.M. est de saisir, sous forme d’histoires anonymes, l’expérience totalitaire. L’auteur croise la narration sur le vif de la vie moderne avec les mythes. S’il est défendu de pleurer est un roman-reportage sur la Roumanie des années 80 qu’un dictateur nain plonge dans le chaos. « S’il est défendu de pleurer, je ne pleurerai plus […] L’essentiel, c’est de ne pas me laisser accabler par le désespoir, par les larmes, de ne pas me croire seule, de ne pas me laisser effrayer par la mort, par les menaces au téléphone […] ». (117-118) Sainte Perpétuité est son deuxième roman, mais le premier écrit directement en français. Il confirme la puissance visionnaire de l’écriture de M.M. qui parvient à raconter des choses terrifiantes avec humour et légèreté : écrite à la première personne, l’historie de Léa nous fait découvrir un monde marqué par les clivages entre le dehors et le dedans, la folie et la résistance, l’amnésie et la mémoire, la vengeance et le pardon. Les thèmes du pardon et de la liberté traversent tous les romans de M.M. L’héroïne de Sainte Perpétuité grandit entre une mère très belle mais suicidaire et une grand-mère qui lui fait découvrir le cimetière et lui raconte “la survie de la licorne” sans jamais évoquer les camps de concentration. Elle transmet à sa petite-fille, non pas le deuil sans fin, mais la joie et l’obstination de la vie. M.M. situe  ses personnages au-delà des repères géographiques et ethniques, dans un espace-temps obscurci par la terreur “sans nom” qui laisse la place à la quête joyeuse du chemin. La grâce de l’ennemi, son troisième roman, se déroule dans un pays disloqué, ravagé par la violence et soumis au régime du plus fort. Le roman entraîne le lecteur dans l’atmosphère oppressante des combats de boxe clandestins. Mais le combat à mains nues entre un aveugle et un monstre est avant tout une métaphore des luttes menées durant le XXe siècle par les victimes des régimes totalitaires. En contre-champs de l’acharnement des boxeurs et guerriers, émerge la danse lumineuse de Malvina, dont le chant provoque des miracles. Le roman combine le surnaturel et les descriptions précises propre à un film documentaire (elle en a réalisé plusieurs). L’écriture de M.M. fait appel à un imaginaire visuel porté par les métaphores. Quitte-moi, le roman suivant, est un monologue musical qui se glisse entre cri, rire aux larmes, murmure, colère, silence et pardon. Véra rend compte de ses amours et de sa difficulté de se sentir heureuse avec l’homme qui lui dit l’aimer. « [S]pécialiste des coups de foudre » (quatrième de couverture), Véra est à la fois libre et prisonnière, dure et fragile, rêveuse et lucide. Mais son histoire est aussi une interrogation sur la transmission et sur les dégâts provoqués par une idéologie qui privilégie la loi du sang, « mon sang empoisonné » (184) au détriment de la mémoire et de la parole. Comme Véra, M.M. a installé les contradictions et les excès de la grande histoire européenne au centre de l’intimité de ses personnages : l’enfance, le coup de foudre, la découvert d’une cimetière, l’amitié, la trahison, la violence, le voyage en moto, le goût du pain et des fraises de bois, l’étonnement d’un enfant handicapé et la mémoire qui se heurte au vieillissement… tous les moments d’une vie ordinaire sont inscrits dans le contexte d’une guerre et/ou d’une dictature totalitaire. Dans La cuisse de Kafka, roman foisonnant comme un tableau de Brueghel, Mina Baïlar, « [é]crivain cosmopolite et interdit » (62) dans la Roumanie de Ceausescu est un alter ego de M.M. Comme l’auteur, la protagoniste cherche une langue pour s’exprimer et se libérer à travers l’écriture, elle découvre que « [s]es mots étaient malades d’un virus balkanique » (62). Son itinéraire est ponctué de rencontres simples, tendres et souvent surprenantes comme celle de Rosa Rosen qui, malgré Auschwitz, « avait ses heures de joie, de fête » (159). Mina découvre l’ambiance parisienne des grands appartements bourgeois et des rues étroites, tout en étant obligée de passer par les arcanes de l’intégration : petits boulots, foyer pour immigrés, soupe populaire, fouille dans les poubelles. Elle croise des jeunes délinquants, fonctionnaires, éducateurs, mais aussi journalistes, éditeurs, libraires, nombreux intellectuels que l’auteur croque avec un humour ironique et sans concessions. Chaque rencontre est une aventure. Des séquences émouvantes relatent les visites de l’auteur chez Ionesco. Entre souvenir et fiction, ce roman est un kaléidoscope qui fait apparaître quelques personnages emblématiques qui ont traversé le fascisme roumain sans rendre lisible leur propre travail de mémoire : Eliade et Cioran étant les plus célèbres.

Dans ses textes plus courts, tel que Risque de métissage, risque de vie, M.M. transfère l’exil sur une île où les habitants redécouvrent les chants et les danses des anciens esclaves. Là encore, l’auteur confronte son histoire à la quête identitaire et pluriculturelle des ceux qui parlent « au moins deux langues » (89). La traversée de l’Est vers le Sud ouvre une nouvelle expérience d’écriture que M.M. poursuivra dans Flâner aux Pyramides d’Evry : elle donne une description fine de la vie des habitants venus de quatre coins du monde, dont les enfants son nés en France. Un de ces enfants de la banlieue parisienne demande « Le bled, c’est quoi ? Quelle marque ? » (235). Ici encore, l’heure est à la démolition, à l’effacement des souvenirs des immigrés ballottés, eux aussi, par la grande histoire des États. La double connaissance de la culture des anciens Pays de l’Est et de la culture française donne à l’auteur une matière riche et une façon percutante d’aborder l’histoire tout en gardant une place importante à son imaginaire et aux mythes. La faim, absurdité de la civilisation de l’abondance, revient dans ses récits. Mais on la trouve aussi dans La grâce de l’ennemi et dans le recueil de nouvelles Avant de mourir en paix. En banlieue parisienne « L’argent manque, la fin du mois commence le quinze, à partir de là, il faut compter chaque bol de riz, faire durer le morceau de viande, le sucre, le lait » (234). La hantise de la faim percute le manque qui effleure dans les mots. M.M. met en mouvement un rythme de l’écriture qui lui permet de “faire résonner” les autres langues dans le français :  « J’aime la liberté obligée du passé simple. Ce temps du verbe appartient à une autre géographie, à un autre mouvement qui franchit la mort et trace une ligne de vie entre ma main et l’amour » (242). Le rythme, la concision du poème surgissent parfois en palimpseste dans le style de M.M. L’écriture narrative est un tissage qui claque contre le vent adverse du destin. Un destin absurde dont le sens n’émerge que parce que l’individu se lance dans le récit de son histoire comme s’il suivait une “étoile” : « barbouillée de sang/derrière les barbelés/une étoile sans lumière saignait/entre le marteau et la faucille […] je dansais/arrachée à toutes les langues maternelles/sous l’oeil en triangle d’une absence/ – je dansais » (Klothô, 1999: 15). Klothô, la fileuse, une des Moïrai qui personnifiaient le destin dans les mythes grecs, est la figure tutélaire de l’écriture de M.M. Dans ses poèmes, l’auteur fait l’expérience d’un éternel voyage sans carte et sans boussole se fiant à la musique de la langue et au silence des mots. Le silence et la phrase concise, suivie d’une métaphore, construisent les fictions, de sorte que les visages de personnages parviennent à marquer le lecteur. La biographie est utilisée par M.M. comme une “matière brute” qu’elle modèle en fonction de la trame du roman et de son imaginaire. Silences de Bourgogne est une œuvre mixte, entre journal intime, conte fantastique et essai, écrit pendant sa résidence d’écrivain à Vézelay, dans la Maison Jules Roy (2003).

M.M. appartient à une nouvelle génération d’écrivains, ceux du désenchantement et de la liberté reconquise grâce à l’écriture littéraire capable d’affronter les ténèbres de l’histoire du siècle précédent. Comme plusieurs artistes de sa génération, elle a voulu réinventer une nouvelle écriture au-delà des frontières et des limites, enrichie par la diversité culturelle et le syncrétisme post-moderne. Écrivain post-moderne, M.M. apporte à la littérature du XX et XXIe siècles une voix singulière qui traverse l’histoire, les frontières,  les langues et érige l’écriture en raison d’être.

Efstratia Oktapoda

Choix de textes (….)

Références bibliographiques

M. M., « Chemin faisant autour le La colonie pénitentiaire de Kafka », Séminaire de l’École Nationale de la Magistrature de Paris « L’acte de juger », sous la dir. de Denis Salas, Paris, juin 2009.

M., S’il est défendu de pleurer, roman, traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, Robert Laffont, coll. « Pavillons », 1998.

M.M., Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

M.M., La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

M.M., « Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002.

M.M., « Flâner aux Pyramides d’Evry», Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

M.M., Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

ROMANS

S’il est défendu de pleurer, roman traduit de roumain, Paris, Éditions Laffont, 1987 (publié en Allemagne et en Suède).

Sainte Perpétuité, roman, Paris, Éditions Julliard, 1998.

La grâce de l’ennemi, roman, Paris, Éditions Fayard, 1999.

Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

Silences de Bourgogne, (essais et contes philosophiques), Précy-sous-Thil, Éditions de l’Armançon, 2004.

Femmes sous la montagne de Zarathoustra, texte écrit et lu par le Théâtre de l’Europe, Théâtre de l’Odéon en tandem avec la pièce présentée par la troupe de Varsovie de LUPA (2007).

Constatin (Brancusi), Edition Transignum, (édition bilingue français et espagnole, traite en espagnole par Natalia da Valle, illustré par les oeuvres d’Eva Largo), Paris, 2013

NOUVELLES, RÉCITS, ESSAIS

Avant de mourir en paix, recueil de nouvelles, Paris, Éditions Fayard, 2001.

« L’arc-en-ciel, l’accordéon, Dracula » nouvelle, Une enfance d’ailleurs, sous la direction de Leila Sebbar et Nancy Huston, Paris, Éditions Belfond, 1988 (en Livre de Poche « J’ai lu », 2002).

« Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002

« Sortilège du seuil » (nouvelle), Paris par écrit, recueil collectif consacré à la ville de Paris, Éditions de l’Inventaire et de la Maison des écrivains, 2003.

« Bernard-l’hermite dans la coquille de Julius » (récit), Poésie Première, 2003.

« Klaus Mann et la France, un destin d’exil », in Europe, juin-juillet 2003.

« Comment la langue nous vient avec ses richesses », in Le Furet, n° 39, Strasbourg, 2002.

« Langues vivantes », in Informations Sociales, n° 89, 2001.

« Flâner aux Pyramides d’Evry », Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

« La main des autres », in  Temporel, 2008:http://temporel.fr/Maria-Mailat-prose 

ÉCRITURE DE THÉÂTRE ET POÉSIE

« ROUGE à pleine gorge », monologue avec voix et saxophone, présenté au Festival international « À corps et cri », au Théâtre-Poème, Bruxelles, 1999 (voix : Maria Maïlat. Composition originale du saxophoniste Philippe Di Betta. Mise en image : Wanda Mihuleac), CD-livre, Éditions Transignum, 2004.

« L’enfant sexué au cœur des mots », monologue théâtral présenté par Sonia Emmanuel, actrice, metteur en scène, à Nîmes, 2003.

« 2002, miracle à l’envers », monologue lu par Frédéric Merlo (acteur, metteur en scène) dans le cadre de « Lire Vézelay », juin 2004, publié dans la revue Passage d’encre, n° 19-20, 2004.

Cailles en sarcophage, prix Val de Seine, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 1998.

Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

Trans-sylvania, poèmes bilingues (français, anglais) illustrés par Gianne Harper, Paris, Éditions Signum, 1999.

Graine d’Antigone, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 2000 (Sélection traduite en américain et publiée dans World Litterature Today, 2003 (University of Oklahoma-USA) par le poète américain Carl Buchanan).

La métaphysique des cendres, poème bilingue (français et roumain), Paris, Éditions TranSignum, 2004.

Publications dans la presse (poèmes, nouvelles, essais)

 

Libération, Temps Modernes, Europe, Autrement, Passage d’encre, Cahier de l’Orient, etc. Poésie Première – la rubrique permanente « Mots et points d’ami » (un nouveau texte dans chaque numéro). Sélection de poèmes dans Kaléidoscope (édition Expression Culturelle de la Ville de Cognac, 2003) et dans la revue Poésie (de la Maison de la Poésie, Paris, 2003).

Sélection de poèmes traduits en américain par le poète Carl Buchanan dans World Litterature Today (University of Oklahoma-USA), 2003

 

Récompenses, prix

 

Deux prix de poésie : le prix Voronca et le prix Val de Seine.

 

Bourse d’écriture du Centre Régional du Livre de Bourgogne.

 

Bourse européenne « Marguerite Yourcenar » de la Villa Mont Noir.

 

Vice-présidente de la Maison des écrivains et de la littérature pendant la période 2001-2007.

 

2012, Prix Aristote pour ses écrits concernant la poésie

RÉALISATRICE DE FILMS DOCUMENTAIRES

« L’enfance des tous petits » – 3 clips vidéos réalisés pour la valorisation des structures innovantes de la petite enfance dans la Ville de Strasbourg (financement CAF et collectivités territoriales).

« Petite chronique des Escartons », long métrage documentaire pour la valorisation de l’histoire et de la culture de 4 parcs naturels dont trois se situent en Italie et un se situe en France dans les Hautes Alpes (financements : fond européen et conseil régional).

« Petite chronique des Escartons » (suite) : 4 courts métrages, quatre récits de vie des Hautes Alpes (financement de l’Union européenne et de la Région PACA).

Cultiver l’humanisme du devenir dans le service public

Par notre travail patient dans les formations, conférences, débats, écritures nous partageons la volonté de construire de l’intelligence collective, de dépasser le paradigme psycho-pathologique et culpabilisant qui rive les parents pauvres et leurs enfants à un passé négatif, réduit à des « matériaux », rendu indépassable par les méthodes actuelles de « prise en charge » des familles.

Personne n’est pauvre dans son essence humaine. Le pauvre le devient lorsqu’il est désigné comme étant en difficulté, acculé aux normes des professionnels, convoqué sur le banc des accusés par une « information préoccupante », observé tel une bestiole par les experts en psychopathologie-comportementaliste qui sont – comme le dit Ariane Mnouchkine – les « pleureuses et les vestales d’un passé avorté ». Les théories portées par le pouvoir des institutions barrent le chemin du choix, le droit de « tourner la page » pour vivre – en s’appuyant sur  les compétences des professionnels et les prestations – de nouvelles conditions et expériences de vie.

Le devenir humain dépend des théories utilisées dans l’action sociale et dans ses méthodes de gouvernance.

Qui est le « pauvre » ? Comment le définir? La pauvreté est intégrée dans l’Etat comme une « condition socialement reconnue », qui dépend des normes en vigueur dans la société et plus spécialement de la politique de l’action sociale. Le sociologue G. Simmel a donné une définition objective à cette catégorie. Sont pauvres ceux dont le statut social est désigné par les institutions de l’action sociale et auxquels la législation et la pratique administrative attribuent le droit de recevoir des revenus directs ou des prestations en nature, tout en leur imposant des comportements et une transparence de leur vie privée qui touchent à leur dignité humaine.

Il ne suffit plus de distribuer des prestations et « aides » pour que la condition du pauvre change. Ces prestations doivent être rattachées à des conditions juridiques, anthropologiques et pratiques mises en oeuvre par les institutions qui instituent un minimum anthropologique de dignité et de liberté avec l’application de la présomption d’innocence et dur aspect de la vie privée. Le  développement d’une approche globale d’action sociale fondée sur les signes sociaux de dignité, de réciprocité et de réversibilité est un des chantiers d’Artefa.

Chaque système et chaque pays génère ses propres « pauvres », ce qui renforce le pessimisme et la standardisation de la politique d’Etat dans la prolifération des catégories plus ou moins « voilées » de pauvres. Derrière les dispositifs d’aides se cache la principale préoccupation d’un système libéral comme le notre, dépendant du marché et du pouvoir d’achat des individus : alimenter la consommation des pauvres. (cf. Lautier Bruno. L’étude de la pauvreté est-elle un substitut à l’étude du développement ? . In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°160.) Le pauvre n’est pas « hors-circuit »: il est une des cibles de la grande consommation.

Dès qu’une institution exerce sa force instituante pour construire (dans ses écrits et discours) un « passé avorté » qui enferme les personnes dans une mémoire de déchéance, d’échec et de haine de soi. Haïr ses parents ciblés comme « toxiques » ou coupables du placement de l’enfant est un des attributs de ce « passé avorté ». Et lorsque les institutions censées modifier la condition humaine de ceux qui viennent vers eux génèrent la reproduction de la déchéance, de la haine et des malheurs, alors cette société ne bascule-t-elle pas  dans sa propre destruction ? Et les professionnels ne deviennent-ils pas les « serviteurs de la mort » ,  dépossédés de vision politique et éthique de leur métier ?

Les dispositifs d’information préoccupante,  les « contrats » léonins du RSA,  la tutelle, le fait de devenir jeune majeur … tous ces prestations du service public sont-il génératrices de justice sociale, de principe d’espérance (Bloch) et du vivre-ensemble ?

Ainsi,  dans le contrat jeune majeur : quelles sont les conditions d’exercice du droit de choisir, de se tromper, de découvrir la liberté, de se constituer une vie privée à l’abri des professionnels, de gérer son argent, bref, de sortir d’un système d’assistanat ? Combien de jeunes majeurs s’en sortent et témoignent de leur vie de citoyen ? Combien entrent dans les conseils d’administration des institutions ? Combien parviennent à fonder une famille « comme tout le monde » sans avoir à rendre des comptes aux services sociaux qui apposent sur son front le tampon  « connu par nos services » ?

Ce sont les méthodes d’observation et de narration des institutions qui fabriquent la  réalité et l’identité des personnes que nous sommes obligés de mettre en chantier.

Nulle responsabilité ne peut exister sans dignité.

Quelles sont les ouvertures vers une société respirable ( Michel de Certeau) ouverte vers l’avenir, où les « bénéficiaires » des prestations peuvent dormir en paix et se réveiller sans avoir à subir les injonctions qui détruisent leur position verticale et de leur autorité ? L’autorité de leur parole existe-t-il dans les rapports qui les concernent ?  Quelle est la condition humaine des parents dans la protection de l »enfance ? Quel est le respect de la dignité humaine dans le RSA, dans les tutelles ? Quelles sont les expériences de co-éducation ouvertes à la créativité entre parents et enseignants dans de l’ Education nationale ? Quelle intelligence et quelle espérance font émerger les institutions censées accompagner les adultes ou contribuer à l’éducation des enfants ?

Ariane Mnouchkine impulse le chantier de déconstruction de la peste de négativité et de soupçon qui envahit les institutions:

« Je nous souhaite d’abord une fuite périlleuse et ensuite un immense chantier.

D’abord fuir la peste de cette tristesse gluante, que par tombereaux entiers, tous les jours, on déverse sur nous, cette vase venimeuse, faite de haine de soi, de haine de l’autre, de méfiance de tout le monde, de ressentiments passifs et contagieux, d’amertumes stériles, de hargnes persécutoires.

Fuir l’incrédulité ricanante, enflée de sa propre importance, fuir les triomphants prophètes de l’échec inévitable, fuir les pleureurs et vestales d’un passé avorté à jamais et barrant tout futur. »

à lire la suite ici:

Voeux Ariane Mnouchkine 2014