« Parrainage de proximité » : l’alliance éducative entre parents et bénévoles pour l’enfant

L’expérience de Maria Maïlat dans l’innovation du « parrainage de proximité »:

  • en qualité de chargée de mission à la Délégation interministérielle de la famille entre 1999-2004, elle rédigé le premier document à l’intention des politiques et des experts, ainsi qu’à l’intention des associations, ce qui a contribué à la création d’un groupe de travail interministériel qui a élaboré les fondations d’une politique de « parrainage de proximité ».
  • Membre et contributeur de ce premier groupe interministériel concernant le parrainage de proximité – Contribution et rédaction du rapport.
  • Entre 1999 et 2020, Maria Maïlat a accompagné et accompagne des nombreux groupes ou réseaux dans toute la France qui réfléchissent et mettent en place des actions de « parrainage de proximité » avec des associations nationales, des fondations et avec le soutien des collectivités territoriales
  • elle a participé à la fondation de l’Union nationale des associations de parrainage de proximité et a créer un corpus de références anthropologique et de philosophie (plusieurs traces écrits peuvent être transmises à ceux le souhaitent).

Contribuer à l’enrichissement de la socialisation, de l’éducation et de l’épanouissement de l’enfant                                                                                                          Le but est d’alimenter le champ des représentations sociales qui impulsent et donnent corps aux actions de coopération, voire d’alliance, avec la famille. il s’agit de proposer une alternative qui limite la prolifération d’un discours causal qui inculpe les parents comme « causes » de l’in-adaptation de l’enfant aux normes de l’école ou d’autres institutions. Comment faire un pas de côté par rapport à des approches porteuses de diagnostic pathologisant les liens parnets/enfants et qui portent un regard pénal sur les parents? Comment penser des rapports horizontaux entre les parents et les autres adultes, ainsi que des formes de coopération et d’alliance pour l’enfant ? Cela exige également de repenser les rapports (aujourd’hui conflictuels et de concurrence) entre bénévoles et professionnels.

Il s’agit de clarifier les potentialités, les limites et les perspectives du « parrainage de proximité »  tout en critiquant la STANDARDISATION des discours concernant les relations parents-enfants, standardisation enfermant le parent et l’enfant dans une fantasmagorie destructrice où la surveillance et la pénalisation – enseignées dans les formations et exercées sur le terrain – empêchent toute construction politique des rapports d’égalité et de solidarité entre les parents et les autres adultes. La « parentalité » est une notion négative, en creux, une formule incantatoire ou une arme dirigée contre le parent, aussi bien dans la guerre menée par les institutions de protection de l’enfance contre les parents (au nom de la « protection de l’enfant ») soit la guerre au moment du divorce entre les parents.

Dans les actions de « parrainage de proximité », il s’agit de développer des expériences de vie quotidienne entre adultes  (parents/bénévoles) auxquelles participent les enfants. Ces actions enrichissent les expériences de découverte de la culture et de la nature, contribuent au bien-être des enfants. la priorité est donnée aux actions collectives réunissant plusieurs enfants, ce qui développe des expériences de « vivre-ensemble » entre enfants qui, sans ces actions, n’auraient jamais eu l’occasion de faire connaissance. La même chose se passe aussi pour les adultes: le projet réunit des personnes qui n’ont pas des liens sociaux ou de proximité.  Il s’agit donc, avant tout, d’une création de réseau d’adultes où chacun peut potentiellement être parrain d’un enfant. De sorte que le parent qui vient avec son enfant n’est pas ciblé comme étant « en difficulté », « en échec », incapable, etc. mais comme un participant d’égal à égal à l’action de parrainage. Chacun expérimente l’estime de soi avec les autres. Il s'(agit de partir des repères éthiques (tel que la dignité, le respect, les rapports d’égalité et d’équité, la transmission d’un récit qui n’enfonce pas l’enfant dans un processus de désarroi ou/et de déchéance, l’empêchant de penser, d’apprendre, de devenir autrement libre et créatif dans sa vie.

L’enfant, parenté, sujet en devenir à la découverte des autres ?                                        La circulation intelligente des enfants dans la société est un des soucis majeurs des actions de parrainage de proximité. Elle contribue au développement d’un enfant et à son enrichissement en terme de découverte des personnes et des modes de vie. Un enfant qui a grandit dans un foyer, structure collective avec un programme où chaque personne est soumise à un fonctionnement « ordonné » où le règlement prime sur les différences et particularités de l’individu, arrivant dans la maison de son « parrain » demande quel est le règlement intérieur de la maison. le parrain qui nous raconte cette expérience exprime son étonnement et dit à l’enfant qu’il peut faire son propre règlement, s’il le souhaite, mais il peut aussi avoir des envies différents d’une journée à une autre, car personne ne lui impose un « programme ». L’enfant a mis du temps avant de pouvoir renoncer à se réveiller tous les jours à la même heure comme au foyer. Ou de proposer une activité ou d’exprimer une envie. Il était dans une position d’objet soumis au fonctionnement institutionnel géré par les travailleurs sociaux.  Et la seule modalité pour s’exprimer était la colère ou l’inertie, le « non-vouloir » de faire. Il a fallu beaucoup de temps pour que le jeune puisse exprimer calmement son point de vue, le proposer, le négocier. La violence exercée par le règlement et l’ordre imposés par les travailleurs sociaux lui a inculqué, en miroir, un comportement rigide, agressif et défensif à la fois.

Dans l’approche anthropologique portée avec les groupes projets du « parrainage de proximité », nous inscrivons l’enfant dans un don de vie qui n’est pas réduit à un objet du désir des parents. Et on évite surtout de réduire l’ontologie de l’enfant au seul  » désir » ou « non-désir » de la mère, car on n’interroge jamais le « désir du père » d’avoir un enfant.  De plus, parler du désir d’avoir un enfant, ouvre sur une logique de possession, d’avoir, au détriment d’une penser orienté vers le don de l’être. Le parent s’engage dans une promesse qu’il ne peut jamais honorée/accomplir seul, c’est une promesse de devenir dont l’accomplissement dépend en grande partie des structures sociales (environnement familial, éducatif et social).

« Comment faire en sorte que mon enfant puisse vivre des moments avec des « grands-parents », alors que je suis une  « mère seule, isolée »? » demande S., mère de deux enfants « sans père » que j’ai rencontrée. En effet, les formes d’exclusion scolaires, éducatives, de formations, d’accès aux droits fondamentaux et à la re-distribution des richesses provoquent l’isolement et le sentiment d’isolement chez les parents et, en même temps, ils sont mis dans l’impossibilité de se faire respectés et accueillis par les autres catégories de personnes de la société. Cette mère n’a jamais été invitée à prendre un café ou à discuter chez un de ses voisins ou chez les parents d’un camarade de classe de ses enfants. Autrement dit, elle ne connait aucune expérience de voisinage ou de liens de proximité. la vie privée des autres lui demeure fermée, inaccessible. Et son enfant, non plus. Elle n’ose pas inviter chez elle des « voisins » car elle a honte et peur de leurs jugements. Elle me dit « je suis pauvre, je ne veux pas voir ça dans le regard des mes hôtes, je ne veux pas lire dans leur regard le mépris ou la compassion, non. »

La  transmission d’une culture vers l’enfant ne s’est jamais limitée au cercle restreint d’un ou deux parent(s). La « cellule nucléaire » de la famille est un mythe érigé en Occident et aux Etats Unis dans les classes moyennes et des employés dont parle Krakauer. Elle est également un « mythe » fondateur dans la culture chrétienne des classes moyennes. Ce mythe a été renforcé au cours de deux derniers siècles.  Du point de vue des études anthropologiques, la parenté est composée de structures complexes en mouvement, ce qui n’a rien à avoir avec « le sang » mais avec l’inscription des humains dans une histoire orale où l’on  traduit dans le langage de l’expérience et du partage des contes, des rituels et des repères  « inclusifs ». Dans les sociétés dites « traditionnelles », même les rituels d’exclusion ont une fonction de consolidation des liens sociaux de la communauté. Or, dans nos sociétés (notamment dans la société française étudiée par M. Mailat), il existe des mécanismes d’exclusion dépourvus de toute force symbolique de « cohésion sociale »: des exclusions « pour rien ». C’est une forme de « consommation » d’un excès d’exclusion par les institutions censée éduquer, transmettre, inscrire l’enfant dans un devenir avec les autres. Or, c’est l’inverse qui est à l’œuvre  : l’école est une formidable machine d’exclusion « pour rien », au point que ces mécanismes rendent « suicidaires »  les enfants qui apprennent à s’auto-exclure, parfois, dès la maternelle.  une « carrière d’échec scolaire » domine les actuelles organisations de l’Education Nationale. L’exclusion s’est automatisée, elle est devenue une force per se  qui génère dans la vie de certaines personnes des formes d’exclusion de type  « pas de chance ». Et ces mécanismes d’exclusion sont doublés d’un mouvement de répétition comme des vortex qui tirent vers les « eaux usées » des hommes et des femmes qui n’ont jamais connu autre chose que ce versant sombre, anéantissant de la société. Ces mécanismes de destruction de l’humain « pour rien », proche de la destruction de la nature végétale et animale, demeurent souvent obscures, enfermés dans le déni.

Donner-recevoir-re-donner
De point de vue anthropologique, la circulation des enfants s’organise selon la logique du don avec sa triple détermination : donner-recevoir-re-donner. « L’esprit du don » est constitué d’un « ensemble de significations partagées » qui ouvrent la. vie d’une personne ou d’un groupe à l’étranger, à l’altérité. Inspiré par cet « esprit », le sujet ou le groupe met en place des processus dynamique d’accueil et de traduction réciproques de valeurs et de « pratiques ». L’hospitalité est un processus présente dans toutes les cultures, mais, parfois, elle revêt un caractère fortement « utilitaire », à savoir qu’il s’agit davantage d’une culture où le hôte qui accueille veut tirer des bénéfices immédiates, voire un « plus)value » de l’accueilli. Et finalement, l’accueil se limite à un « entre soi », on accueille celui qui nous ressemble et non pas celui qui par sa différence, particularité, originalité, incarne l’altérité.
L’obligation de tisser des rapports d’alliance et de solidarité est inscrite dans le corps social, mais elle peut prendre des formes standardisées: la société contemporaine « délègue » à l’Etat la politique de l’hospitalité au lieu d’imposer son exercice par les actions promues par les associations, les individus, les initiatives locales (Dun’ village, par exemple). Cette fausse délégation à l’Etat qui du coup exerce un pouvoir policier d’exclusion et de destruction de l’hospitalité provoque une sidération, voire, un rempli dans la société civile. Comment lutter contre ces phénomènes ? La création des réseaux de parrainage de proximité, même modeste et micro-social, est une alternative viable contre l’étatisation d’une culture d’accueil et d’hospitalité. Au niveau interpersonnel, ce projet engage les personnes dans une circulation de la vie, car « rien ne peut naître et exister dans le monde sans qu’il y ait don et contre-don » (Marcel Mauss). Au fil de ses propres expériences, l’enfant assimile les valeurs de solidarité, d’amitié et forge son propre être dans le monde. L’enfant apprend à donner et cherche sans cesse à recevoir, il est un sujet en devenir.

Les choix électifs
pendant les actions collectives, l’enfant fait la connaissance de plusieurs adultes et enfants. petit à petit, se mettent en place des « choix électifs ». Donc, ce parrainage ne repose pas sur un choix imposé par des bénévoles à tel ou tel enfant à qui ont désigne un parrain. Bien au contraire: l’expérience des relations concrètes au cours des partages des moments ensemble précèdent le « lien » et le constitue. L’enfant découvre d’abord le parrainage en tant que réseau et expérience partagée. Ensuite, pour certains découvrent un lien privilégié aveu un ou plusieurs adultes. Et de là, un parent et son enfant peuvent tisser des liens plus « privés » avec un adulte qui devient. davantage parrain. Ce processus est donc très différent du parrainage classique, civil ou chrétien.  Le parrainage dont il est question ici consiste en un enchaînement de choix électifs accomplis sur la base des expériences communes.

La façon dont une association initialise le parrainage détermine en grande partie la relation affective tissée entre un enfant, les parrains et la famille de l’enfant : cet aspect est illustré par les témoignages des anciens enfants parrainés.

Il ne s’agit donc pas d’entamer d’emblée un lien « privilégié » avec un enfant, mais de l’inscrire dans un réseau plus vaste porté par le bénévolat : « Dans le même temps, toutes les activités bénévoles qui, grâce en particulier aux associations loi 1901, dont nous nous apprêtons à fêter le centenaire, ont permis d’éviter ou de limiter une partie des effets de ces catastrophes, par exemple en allant nettoyer les plages polluées ou en aidant gratuitement des handicapés, n’ont, elles, permis aucune progression de richesse et ont même contribué à faire baisser le produit intérieur brut en développant des activités bénévoles plutôt que rémunérées. Autant dire que nous marchons sur la tête et que dans le même temps où l’on va célébrer le rôle éminent des associations, nous continuerons à les traiter comptablement, non comme des productrices de richesses sociales mais comme des « ponctionneuses de richesse économiques » au titre des subventions qu’elles reçoivent. Notre société, malgré ses déclarations de principe, facilite beaucoup plus le  » lucra-volat », la volonté lucrative, que le bénévolat, la volonté bonne; et il arrive trop souvent que ce que l’on pourrait appeler le « male-volat » ou volonté mauvaise, sous ses formes diverses, bénéficie de l’argent des contribuables comme en témoignent les exemples récents de pactes de corruption en vue de détourner les marchés publics. » (Patrick Viveret)

Parrainage inscrit dans l’éthique du don
Le parrainage pourrait s’inscrire dans une éthique qui considère que l’enfant est un « don inestimable ». La réciprocité ne se joue pas entre les adultes (parents de l’enfant et parrains) car il s’agit d’un don d’avenir : chacun donne pour que l’enfant à son tour puisse créer des rapports humains avec les autres. Chacun donne (à l’enfant) pour tisser une relation et non pas pour recevoir un objet en échange : dans le parrainage, le don ouvre une possibilité de mise en sens, de construction d’un sens commun concernant le lien social. Il ne s’agit pas d’un rapport mécanique car l’enfant est à la fois « donné » et « invité » et c’est lui qui reçoit sans que ses propres parents soient en situation de rendre l’équivalent de ce que leur enfant a reçu.
Dans les rapports de parrainage, les adultes, notamment les parrains et les marraines, produisent de la dette sociale positive : l’enfant qui reçoit une nouvelle expérience aura l’occasion, plus tard, de transmettre à sont tour les fruits de cette expérience à d’autres personnes de son entourage : « on ne donne pas pour recevoir, on donne pour que l’autre (l’enfant) donne » (Claude Lefort). Il s’agit d’une dette positive dont l’enfant devient le porteur et le transmetteur à l’âge adulte. Cette réciprocité différée implique un investissement symbolique qui n’attend pas un retour immédiat et évaluable.

Quels logique avec les parents de l’enfant ?
Le parrainage associatif inclut dans la même association tous les adultes: parents, parrains de proximité, futurs parrains ou des bénévoles qui contribuent à la vie associative.  Car « donner est bien à la fois se séparer (…) mais aussi faire passer quelque chose de soi dans ce que l’on donne. » (Bruno Karsenti). Autrement dit, les parents de l’enfant parrainé doivent être valorisés lorsqu’ils adhérent à cette démarche associative ; ils doivent être confirmés dans leur rôle comme étant indispensables et irremplaçables. Dans cette perspective, le parrainage devrait s’établir sur un acte qui accorde d’une façon visible du respect et de la reconnaissance aux parents : ces deux vecteurs sont porteurs de socialisation et d’encouragement lorsque les parents se trouvent dans une situation difficile. Il ne s’agit pas de prendre en charge directement les parents dans le parrainage de l’enfant mais de faire un retour valorisant des parents, de leurs propres rôles auprès de l’enfant et surtout d’éviter de leur renvoyer encore une image culpabilisante ou stigmatisante. Lorsqu’un parrainage est réussi, les parents se sentent eux-mêmes satisfaits de ce que l’enfant a vécu chez son parrain ou sa marraine. Ainsi, une mère a affirmé : « Puisque mon enfant a été reçu avec tant de bienveillance et il m’est revenu chargé d’émotions et de bons souvenirs, puisque j’ai été respecté grâce à lui, j’ai moi-même acquis un prestige social ». Dans un contexte où l’enfant a été accueilli dans une famille pendant une semaine, la mère de l’enfant avoue : « Je me suis sentie considérée. »
Il faut éviter l’installation d’un rapport de rivalité ou de concurrence destructeur entre la famille qui s’inscrit dans le parrainage et les origines de l’enfant. En insistant sur le fait que le parrainage n’est pas une forme de parenté et encore moins une construction qui touche à la filiation de l’enfant, bien au contraire : sa réussite dépend de la façon dont la filiation est valorisée et enrichie. Il est important de continuer à mieux différencier le parrainage de l’adoption (cette dernière porte une (re)fondation de la filiation).

 

Maria Maïlat dans le Dictionnaire écrivains voyageurs

MAÏLAT, Maria (dictionnaire des écrivains voyageurs)

Biogramme 

Ecrivain, anthropologue. Née en Transylvanie, d’une famille pluriculturelle où l’on parlait couramment le roumain et le hongrois: les deux composent sa « langue maternelle » . Elle a appris le français dans son enfance, elle fait des études de philosophie, psychologie et sociologie (Roumanie, équivalences en France), publie des nouvelles, des poèmes, des chroniques d’arts plastiques et de théâtre, tout comme des entretiens avec les personnalités de la culture roumaine et hongroise. Elle traduit de la poésie française et hongroise en roumain. En 1985, la censure de la dictature roumaine interdit ses écrits. Interdiction d’exercer son métier de sociologue-psychologue. En 1986 la Securitate la force de quitter le pays. Se réfugie en France (1986), poursuit ses études d’anthropologie et de sociologie jusqu’au niveau doctoral, milite contre le régime de Ceausescu. Après la chute du régime, elle s’installe définitivement à Paris et choisit de devenir citoyenne française. Écrivaine européenne avant tout, elle relie l’anthropologie à la philosophie et à la littérature et monte des projets alternatifs où se croise l’écriture en terme de traces et d’histoires inscrites dans la vie quotidienne des personnes et des groupes qu’elle rencontre. Elle réfléchit aux chemins de l’altérité et de l’hospitalité dans la société française. Publie des romans, nouvelles, essais aux éditions Robert Laffont, Julliard, Fayard, Belfond, Editinter, ainsi qu’aux Éditions de l’Armançon et Jacques Bremond.

Article 

Dans la Roumanie communiste, l’éloge du Conducator était un exercice imposé aux écrivains. Avant 1989, plusieurs quittèrent leur pays, d’autres se trouvèrent en résidence surveillée ou en prison. Pour ceux qui sont partis en exil se posait alors la question de la langue. Maria Maïlat choisit d’écrire en français, la langue de l’entre-deux mais qui devint aussi la langue de sa vie quotidienne. Si son premier roman S’il est défendu de pleurer (1987), sorti clandestinement de Roumanie, fut traduit et publié en France, en Suède et en Allemagne, son deuxième et tous ceux qui suivirent ont été écrits directement en français (1998, 1999, 2001, 2003), tout comme ses cinq recueils de poèmes parus depuis 1998. À cela s’ajoute les nouvelles et les récits publiés dans un recueil (Avant de mourir en paix) et dans des ouvrages collectifs.

Suite au fascisme, au stalinisme et au totalitarisme du régime de Ceausescu, M.M. a voulu mettre l’écriture à l’épreuve de l’expérience extrême de ceux qui n’avaient pas eu accès à la liberté et à la parole. Persuadée que seule la littérature peut donner la mesure de cette époque d’horreur dissoute dans la banalité et la peur qu’elle appelle «une fiction renversée» (M.M. 2009), M.M. cherche à faire vivre dans l’écriture romanesque la « vie brisée des hommes et femmes de [s]on entourage qui sont tous morts, transformés en poussière ». (M.M. 2009) Le pari de M.M. est de saisir, sous forme d’histoires anonymes, l’expérience totalitaire. L’auteur croise la narration sur le vif de la vie moderne avec les mythes. S’il est défendu de pleurer est un roman-reportage sur la Roumanie des années 80 qu’un dictateur nain plonge dans le chaos. « S’il est défendu de pleurer, je ne pleurerai plus […] L’essentiel, c’est de ne pas me laisser accabler par le désespoir, par les larmes, de ne pas me croire seule, de ne pas me laisser effrayer par la mort, par les menaces au téléphone […] ». (117-118) Sainte Perpétuité est son deuxième roman, mais le premier écrit directement en français. Il confirme la puissance visionnaire de l’écriture de M.M. qui parvient à raconter des choses terrifiantes avec humour et légèreté : écrite à la première personne, l’historie de Léa nous fait découvrir un monde marqué par les clivages entre le dehors et le dedans, la folie et la résistance, l’amnésie et la mémoire, la vengeance et le pardon. Les thèmes du pardon et de la liberté traversent tous les romans de M.M. L’héroïne de Sainte Perpétuité grandit entre une mère très belle mais suicidaire et une grand-mère qui lui fait découvrir le cimetière et lui raconte “la survie de la licorne” sans jamais évoquer les camps de concentration. Elle transmet à sa petite-fille, non pas le deuil sans fin, mais la joie et l’obstination de la vie. M.M. situe  ses personnages au-delà des repères géographiques et ethniques, dans un espace-temps obscurci par la terreur “sans nom” qui laisse la place à la quête joyeuse du chemin. La grâce de l’ennemi, son troisième roman, se déroule dans un pays disloqué, ravagé par la violence et soumis au régime du plus fort. Le roman entraîne le lecteur dans l’atmosphère oppressante des combats de boxe clandestins. Mais le combat à mains nues entre un aveugle et un monstre est avant tout une métaphore des luttes menées durant le XXe siècle par les victimes des régimes totalitaires. En contre-champs de l’acharnement des boxeurs et guerriers, émerge la danse lumineuse de Malvina, dont le chant provoque des miracles. Le roman combine le surnaturel et les descriptions précises propre à un film documentaire (elle en a réalisé plusieurs). L’écriture de M.M. fait appel à un imaginaire visuel porté par les métaphores. Quitte-moi, le roman suivant, est un monologue musical qui se glisse entre cri, rire aux larmes, murmure, colère, silence et pardon. Véra rend compte de ses amours et de sa difficulté de se sentir heureuse avec l’homme qui lui dit l’aimer. « [S]pécialiste des coups de foudre » (quatrième de couverture), Véra est à la fois libre et prisonnière, dure et fragile, rêveuse et lucide. Mais son histoire est aussi une interrogation sur la transmission et sur les dégâts provoqués par une idéologie qui privilégie la loi du sang, « mon sang empoisonné » (184) au détriment de la mémoire et de la parole. Comme Véra, M.M. a installé les contradictions et les excès de la grande histoire européenne au centre de l’intimité de ses personnages : l’enfance, le coup de foudre, la découvert d’une cimetière, l’amitié, la trahison, la violence, le voyage en moto, le goût du pain et des fraises de bois, l’étonnement d’un enfant handicapé et la mémoire qui se heurte au vieillissement… tous les moments d’une vie ordinaire sont inscrits dans le contexte d’une guerre et/ou d’une dictature totalitaire. Dans La cuisse de Kafka, roman foisonnant comme un tableau de Brueghel, Mina Baïlar, « [é]crivain cosmopolite et interdit » (62) dans la Roumanie de Ceausescu est un alter ego de M.M. Comme l’auteur, la protagoniste cherche une langue pour s’exprimer et se libérer à travers l’écriture, elle découvre que « [s]es mots étaient malades d’un virus balkanique » (62). Son itinéraire est ponctué de rencontres simples, tendres et souvent surprenantes comme celle de Rosa Rosen qui, malgré Auschwitz, « avait ses heures de joie, de fête » (159). Mina découvre l’ambiance parisienne des grands appartements bourgeois et des rues étroites, tout en étant obligée de passer par les arcanes de l’intégration : petits boulots, foyer pour immigrés, soupe populaire, fouille dans les poubelles. Elle croise des jeunes délinquants, fonctionnaires, éducateurs, mais aussi journalistes, éditeurs, libraires, nombreux intellectuels que l’auteur croque avec un humour ironique et sans concessions. Chaque rencontre est une aventure. Des séquences émouvantes relatent les visites de l’auteur chez Ionesco. Entre souvenir et fiction, ce roman est un kaléidoscope qui fait apparaître quelques personnages emblématiques qui ont traversé le fascisme roumain sans rendre lisible leur propre travail de mémoire : Eliade et Cioran étant les plus célèbres.

Dans ses textes plus courts, tel que Risque de métissage, risque de vie, M.M. transfère l’exil sur une île où les habitants redécouvrent les chants et les danses des anciens esclaves. Là encore, l’auteur confronte son histoire à la quête identitaire et pluriculturelle des ceux qui parlent « au moins deux langues » (89). La traversée de l’Est vers le Sud ouvre une nouvelle expérience d’écriture que M.M. poursuivra dans Flâner aux Pyramides d’Evry : elle donne une description fine de la vie des habitants venus de quatre coins du monde, dont les enfants son nés en France. Un de ces enfants de la banlieue parisienne demande « Le bled, c’est quoi ? Quelle marque ? » (235). Ici encore, l’heure est à la démolition, à l’effacement des souvenirs des immigrés ballottés, eux aussi, par la grande histoire des États. La double connaissance de la culture des anciens Pays de l’Est et de la culture française donne à l’auteur une matière riche et une façon percutante d’aborder l’histoire tout en gardant une place importante à son imaginaire et aux mythes. La faim, absurdité de la civilisation de l’abondance, revient dans ses récits. Mais on la trouve aussi dans La grâce de l’ennemi et dans le recueil de nouvelles Avant de mourir en paix. En banlieue parisienne « L’argent manque, la fin du mois commence le quinze, à partir de là, il faut compter chaque bol de riz, faire durer le morceau de viande, le sucre, le lait » (234). La hantise de la faim percute le manque qui effleure dans les mots. M.M. met en mouvement un rythme de l’écriture qui lui permet de “faire résonner” les autres langues dans le français :  « J’aime la liberté obligée du passé simple. Ce temps du verbe appartient à une autre géographie, à un autre mouvement qui franchit la mort et trace une ligne de vie entre ma main et l’amour » (242). Le rythme, la concision du poème surgissent parfois en palimpseste dans le style de M.M. L’écriture narrative est un tissage qui claque contre le vent adverse du destin. Un destin absurde dont le sens n’émerge que parce que l’individu se lance dans le récit de son histoire comme s’il suivait une “étoile” : « barbouillée de sang/derrière les barbelés/une étoile sans lumière saignait/entre le marteau et la faucille […] je dansais/arrachée à toutes les langues maternelles/sous l’oeil en triangle d’une absence/ – je dansais » (Klothô, 1999: 15). Klothô, la fileuse, une des Moïrai qui personnifiaient le destin dans les mythes grecs, est la figure tutélaire de l’écriture de M.M. Dans ses poèmes, l’auteur fait l’expérience d’un éternel voyage sans carte et sans boussole se fiant à la musique de la langue et au silence des mots. Le silence et la phrase concise, suivie d’une métaphore, construisent les fictions, de sorte que les visages de personnages parviennent à marquer le lecteur. La biographie est utilisée par M.M. comme une “matière brute” qu’elle modèle en fonction de la trame du roman et de son imaginaire. Silences de Bourgogne est une œuvre mixte, entre journal intime, conte fantastique et essai, écrit pendant sa résidence d’écrivain à Vézelay, dans la Maison Jules Roy (2003).

M.M. appartient à une nouvelle génération d’écrivains, ceux du désenchantement et de la liberté reconquise grâce à l’écriture littéraire capable d’affronter les ténèbres de l’histoire du siècle précédent. Comme plusieurs artistes de sa génération, elle a voulu réinventer une nouvelle écriture au-delà des frontières et des limites, enrichie par la diversité culturelle et le syncrétisme post-moderne. Écrivain post-moderne, M.M. apporte à la littérature du XX et XXIe siècles une voix singulière qui traverse l’histoire, les frontières,  les langues et érige l’écriture en raison d’être.

Efstratia Oktapoda

Choix de textes (….)

Références bibliographiques

M. M., « Chemin faisant autour le La colonie pénitentiaire de Kafka », Séminaire de l’École Nationale de la Magistrature de Paris « L’acte de juger », sous la dir. de Denis Salas, Paris, juin 2009.

M., S’il est défendu de pleurer, roman, traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, Robert Laffont, coll. « Pavillons », 1998.

M.M., Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

M.M., La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

M.M., « Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002.

M.M., « Flâner aux Pyramides d’Evry», Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

M.M., Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

ROMANS

S’il est défendu de pleurer, roman traduit de roumain, Paris, Éditions Laffont, 1987 (publié en Allemagne et en Suède).

Sainte Perpétuité, roman, Paris, Éditions Julliard, 1998.

La grâce de l’ennemi, roman, Paris, Éditions Fayard, 1999.

Quitte-moi, roman, Paris, Éditions Fayard, 2001.

La cuisse de Kafka, roman, Paris, Éditions Fayard, 2003.

Silences de Bourgogne, (essais et contes philosophiques), Précy-sous-Thil, Éditions de l’Armançon, 2004.

Femmes sous la montagne de Zarathoustra, texte écrit et lu par le Théâtre de l’Europe, Théâtre de l’Odéon en tandem avec la pièce présentée par la troupe de Varsovie de LUPA (2007).

Constatin (Brancusi), Edition Transignum, (édition bilingue français et espagnole, traite en espagnole par Natalia da Valle, illustré par les oeuvres d’Eva Largo), Paris, 2013

NOUVELLES, RÉCITS, ESSAIS

Avant de mourir en paix, recueil de nouvelles, Paris, Éditions Fayard, 2001.

« L’arc-en-ciel, l’accordéon, Dracula » nouvelle, Une enfance d’ailleurs, sous la direction de Leila Sebbar et Nancy Huston, Paris, Éditions Belfond, 1988 (en Livre de Poche « J’ai lu », 2002).

« Risque de métissage, risque de vie » (récit), Babel heureuse (ouvrage collectif), Paris, Éditions l’Esprit des péninsules, 2002

« Sortilège du seuil » (nouvelle), Paris par écrit, recueil collectif consacré à la ville de Paris, Éditions de l’Inventaire et de la Maison des écrivains, 2003.

« Bernard-l’hermite dans la coquille de Julius » (récit), Poésie Première, 2003.

« Klaus Mann et la France, un destin d’exil », in Europe, juin-juillet 2003.

« Comment la langue nous vient avec ses richesses », in Le Furet, n° 39, Strasbourg, 2002.

« Langues vivantes », in Informations Sociales, n° 89, 2001.

« Flâner aux Pyramides d’Evry », Flâner en France, recueil collectif dédié à la mémoire de Jacques Lacarrière, Paris, Éditions Christian Pirot, 2005.

« La main des autres », in  Temporel, 2008:http://temporel.fr/Maria-Mailat-prose 

ÉCRITURE DE THÉÂTRE ET POÉSIE

« ROUGE à pleine gorge », monologue avec voix et saxophone, présenté au Festival international « À corps et cri », au Théâtre-Poème, Bruxelles, 1999 (voix : Maria Maïlat. Composition originale du saxophoniste Philippe Di Betta. Mise en image : Wanda Mihuleac), CD-livre, Éditions Transignum, 2004.

« L’enfant sexué au cœur des mots », monologue théâtral présenté par Sonia Emmanuel, actrice, metteur en scène, à Nîmes, 2003.

« 2002, miracle à l’envers », monologue lu par Frédéric Merlo (acteur, metteur en scène) dans le cadre de « Lire Vézelay », juin 2004, publié dans la revue Passage d’encre, n° 19-20, 2004.

Cailles en sarcophage, prix Val de Seine, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 1998.

Klothô, prix Voronca, poèmes illustrés par Maria Desmée, Remoulins, Éditions Jacques Brémond, 1999.

Trans-sylvania, poèmes bilingues (français, anglais) illustrés par Gianne Harper, Paris, Éditions Signum, 1999.

Graine d’Antigone, poèmes illustrés par Lisa Delgado, Éditions Editinter, 2000 (Sélection traduite en américain et publiée dans World Litterature Today, 2003 (University of Oklahoma-USA) par le poète américain Carl Buchanan).

La métaphysique des cendres, poème bilingue (français et roumain), Paris, Éditions TranSignum, 2004.

Publications dans la presse (poèmes, nouvelles, essais)

 

Libération, Temps Modernes, Europe, Autrement, Passage d’encre, Cahier de l’Orient, etc. Poésie Première – la rubrique permanente « Mots et points d’ami » (un nouveau texte dans chaque numéro). Sélection de poèmes dans Kaléidoscope (édition Expression Culturelle de la Ville de Cognac, 2003) et dans la revue Poésie (de la Maison de la Poésie, Paris, 2003).

Sélection de poèmes traduits en américain par le poète Carl Buchanan dans World Litterature Today (University of Oklahoma-USA), 2003

 

Récompenses, prix

 

Deux prix de poésie : le prix Voronca et le prix Val de Seine.

 

Bourse d’écriture du Centre Régional du Livre de Bourgogne.

 

Bourse européenne « Marguerite Yourcenar » de la Villa Mont Noir.

 

Vice-présidente de la Maison des écrivains et de la littérature pendant la période 2001-2007.

 

2012, Prix Aristote pour ses écrits concernant la poésie

RÉALISATRICE DE FILMS DOCUMENTAIRES

« L’enfance des tous petits » – 3 clips vidéos réalisés pour la valorisation des structures innovantes de la petite enfance dans la Ville de Strasbourg (financement CAF et collectivités territoriales).

« Petite chronique des Escartons », long métrage documentaire pour la valorisation de l’histoire et de la culture de 4 parcs naturels dont trois se situent en Italie et un se situe en France dans les Hautes Alpes (financements : fond européen et conseil régional).

« Petite chronique des Escartons » (suite) : 4 courts métrages, quatre récits de vie des Hautes Alpes (financement de l’Union européenne et de la Région PACA).