L’enfant du discours

maria maïlat

rituel, maria maïlat

Que faire du discours qui s’auto-alimente et renverse la personne pour en faire un cas ou un « dossier » que la chaîne inébranlable de l’observation-évaluation-diagnostic-aide-suivi–jugement-accompagnement dépose dans le ventre du discours, là où frétillent affamés les troubles, les échecs, les handicaps, les violences, le délaissement et l’abandon ? Que faire de ce discours qui s’arroge la maîtrise de l’invisible psychologie ?  Le discours fabrique à partir de cet invisible – comme par magie – une réalité. Même pas une fiction, mais une réalité qui établit que le discours est la vérité. La vie ordinaire de l’enfance,  l’histoire approximative, l’accès à la subjectivité, la parole, la promesse, l’espérance, l’apprentissage, le désir , tout ces choses de la vie qui échappent au discours sont des menaces.

Le discours vous dit que ce qui est dans sa sphère, est. Il déclare: « la loi est inapplicable ». « La loi de 5 mars 2007 est mauvaise. » Et il énonce à grand bruit les noms des enfants morts assassinés. Et les enfants vivant dans son ventre ? Et les milliers pris dans ses mesures ?

Là où le discours se heurte aux enfants vivants, là où les miroirs lui renvoient sa fatigue, que se passe-t-il ? Peut-on formuler l’exigence de la critique et du « pas de côté » de l’anthropologue ? Le discours  se pose en maître inoxydable, hissé sur son piédestal – pour qui ? Qu’apporte-t-il en terme d’avenir aux enfants qui sont pris dans ses « mesures » ?

Comment pousser le maître à la déconstruction et au décentrement ?

Le « pas de côté » déclenche les alarmes. Les esclaves accourent. Ils vous diront qu’ils ont peur par professionnalisme et qu’ils ne sont pas des esclaves du discours. Si vous insistez avec vos critiques et « pas de côté »,  ils se vexent, ils vous disent que les choses ont évolué depuis. Depuis quand ? Evoluer. Le discours adore ce verbe. Vos critiques arrivent trop tard, elles sont dépassées. Le discours devient infini, indépassable. Il évolue comme une chaîne de supermarchés. Désormais, les travailleurs sociaux sont ses consommateurs : ils consomment les tranches de ce discours à l’état sauvage et cuit sur la grille des urgences. Ils vendent eux-mêmes leur liberté congelée et ils jouissent de produire un discours refroidi, « objectif » qui tourne en rond autour d’une aporie : culpabilité-responsabilité. Cela rend fou, mais le discours a besoin de cette « folie » qui rampe dans les services.

Et l’enfant ? Ah, oui. Il est un matériel d’autant plus subtile qu’il est dépourvu de parole, in-fans. Un trou et un vortex composent l’enfant. Il est absorbé dans le « parcours ». Son institutionnalisation alimente la véracité du discours. Et si l’enfant résistait ? S’il se débattait et s’évadait ?  Les consommateurs veillent. Quand cela arrive, ils appellent la sécurité, les directeurs et font une déclaration de fugue. Et le discours leur donne la satisfaction qu’ils n’attendent jamais d’un enfant pris en charge. Celui-ci a une autre mission: rendre vraies les prédictions négatives. L’enfant est le clou sacrificiel du rituel que l’on nomme « réunion de synthèse », « rapport », « audience au juge ». Le discours recouvre la vivisection de sa filiation, de son identité, de son accès au futur, de son corps, de son sexe.  Tout est disséqué, mis en pièce, étalé, puis rangé dans le dossier. Les mesures se reproduisent comme des petits pains que le discours glouton avale. Dans son ventre, acheminé vers une catégorie d’asservissement,  l’enfant ne parle pas.  Cris, injures,  borborygmes, automutilations dans la parole, débilité, échec scolaire, quelques formules de politesse, beaucoup de silence et d’effacement et puis, il franchit le seuil de ses dix-huit ans…

Et si, par malheur, il émet le même discours que les travailleurs sociaux ? Que se passe-t-il? Dans sa bouche comme dans un trou, le discours peut-il se transformer en autre chose qu’une copie illégitime ? Rarement, quelques dossiers se recyclent en histoire de vie. Mais elles ne s’aventurent jamais trop loin : le discours les rattrape, les jette aux oubliettes.

Et que dire de l’enfant qui fait échouer les « mesures » et les « diagnostics », les « décision » des juges et les thérapies ? N’est-ce pas une aubaine ?  Il « met en échec » son placement ? Il offre une cure de jouvence au discours. Le discours l’avait prédit : « les gosses sont aussi toxiques que leurs parents ». Quoi de plus naturel  qu’un enfant protégé pour son bien qui met en échec ses bienfaiteurs ? Le juge, le pédopsychiatre, l’éducateur spécialisé, l’assistant social, l’assistant familial, l’orthophoniste, l’instituteur, le procureur de la république et j’en passe : l’enfant se voit propulser par magie sur le podium d’un champion d’échec. En échouant, l’enfant bascule dans le mal et rend au discours toute sa splendeur et sa puissance. Il n’a pas à se mettre en question puisque le mal est niché dans le corps de l’enfant qui se débat, refuse de « s’adapter à son placement ». Lorsque l’enfant n’alimente plus le discours, la main se lève et l’éjecte vers le monde inconnu des errants.

Les maîtres et les ouvriers-consommateurs peuvent continuer à  jouir de leur discours aux colloques, aux états généraux, devant le juge et au cours de leurs réunions. Ils accomplissent le travail de l’exorciste.  L’enfant manifeste des troubles ? Dare-dare, il est acheminé vers les services qui accomplissent le rituel de sa protection :

 » L’exorcisme, écrit Derrida, conjure le mal selon des voies, elles aussi irrationnelles, et selon des pratiques magiques, mystérieuses, voire mystifiantes. Sans exclure, bien au contraire, la procédure analytique et la rationalité argumentative (…). Il procède par formules, et parfois les formules théoriques jouent ce rôle avec une efficacité d’autant plus grande qu’elles donnent le change sur leur nature magique, leur dogmatisme autoritaire, l’occulte pouvoir qu’elles partagent avec ce qu’elles prétendent combattre. » (Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993)

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