Modifier le paradigme du placement provisoire

Une théorie dominante à déconstruire

Un enchaînement de postulats résumés dans une étude publiée par l’ONED compose cette « pensée unique » à déconstruire. Elle domine les discours de la protection de l’enfance : 

« Lorsque les enfants arrivent en placement « la nécessité première est de travailler en équipe pluridisciplinaire au niveau de la représentation de ce placement. 

Cette démarche a pour but d’éviter le traumatisme d’une nouvelle séparation, mais aussi de leur faire prendre conscience qu’ils ne sont pas responsables de cette décision. 

C’est un travail de représentation du « sens » du placement, travail premier et protecteur pour l’enfant, particulièrement complexe, où la position de l’ASE et/ou du juge des enfants est un des éléments qui doit obligatoirement être pris en compte. Si cette représentation n’advient pas ou si elle n’est pas actualisée à chaque étape de sa construction personnelle, l’enfant reste, par loyauté identitaire, dans une répétition des dysfonctionnements d’une dynamique familiale pathogène. 

Les efforts des intervenants spécialisés et le travail psychothérapeutique risqueraient alors de ne donner que peu de résultat. En particulier, il est apparu que dans ce type de situation, les acquisitions et progrès réalisés lors du placement se délitaient après la fin de la prise en charge. »  (Nathalie Savard, Dossier thématique, ONED, 2010)

Il n’y aucune étude scientifique qui puisse certifier la véracité de ce postulat type « cause-effet ».

Rappelons ici que la séparation est constitutive de la socialisation de l’être humain. Or, dans cette idéologie, elle est un … traumatisme. Tel que cela est mise en oeuvre aujourd’hui, nul doute que le placement est une souffrance pour l’enfant, même un choc. C’est l’épée de Damocles agitée par les uns et les autres : les magistrats et les administrations le brandissent en direction des parents. Les parents le sentent s’enfoncer dans leur réseau de parenté comme un malheur qui leur fait peur et qui cible leurs enfants. Le jugement moral est à peine dissimulé sous des formules stéréotypes (carences éducatives, manque d’hygiène, échec scolaire, par exemple). Jamais personne n’a pu établir un quelconque lien scientifique entre « maltraitance d’enfant » et « carence éducative », ce dernier terme n’étant même défini nulle part.

De plus, le placement est « pensé » par les services sociaux comme une finalité en soi, « quand tous les autres moyens ont échoués » disent-ils. Son caractère négatif de sentence pénale est ainsi ancre plus lourd.

Comment allons-nous dépasser cet enlisement négatif du placement pour penser le devenir de l’enfant et l’ouverture vers le monde ? Doit-on le traumatiser davantage en lui inculquant la haine et le rejet de ses parents comme condition sine qua non de son « salut »? Et une autre question à propos de la croyance citée ci-dessus : si c’est l’inverse? Si l’application de ce postulat qui transforme le placement en une terrible punition dont les parents sont coupables, si cette machinerie perverse casse le statut sur lequel tout enfant devrait commencer à se mettre debout, sa filiation ? 

Si les parents doivent absolument être mis au piloris en tant que « cause du placement » ou de ce traumatisme, alors, quelle perception aura l’enfant de sa propre personne qui descend de ses parents que l’on veuille ou pas?

L’anthropologie (Lévi-Strauss, Godelier, Legendre) pose clairement le fait que la filiation est une  institution en soi. La filiation institue l’enfant et l’inscrit dans l’histoire, lui donne son identité humaine (symbolique, juridique, sociale, psychologique) qui est sera constitutive jusqu’à sa mort et même après, car instituer la filiation c’est instituer la généalogie. Même après sa mort, la trace qui reste d’une personne est donnée par sa filiation. Pensez à l’acte de naissance sans lequel vous êtes inexistant dans notre société. Et au nom sans lequel vous ne pouvez même pas vous présenter.

Penser le sens du placement

Et quel est le sens du placement si ce n’est son caractère strictement PROVISOIRE et donc, ouvert vers la vraie vie dans le monde des humains au-delà des « mesures » ASE et de ses institutions ?

Comment est traduit dans les discours adressés aux enfants le caractère provisoire de ce passage par ce lieu qui n’est qu’un lieu pour grandir et aller au devant ? Quelle invention méthodologique pour mettre en application le droit au caractère provisoire du placement  d’enfant dans l’ASE?  

Et quelle image ont les professionnels de leur travail s’ils cultivent cette croyance négative du placement comme une punition de l’enfant, punition ‘causée’ par ses parents ? Nous avons pu lire l’ordonnance d’un juge pour l’enfant qui stipulait que si « la mineure était assidue à l’école et respectait les règles de la MECS » alors elle ferait une « main levée » de son placement!  

Une deuxième piste pour rendre vivant le sens du placement passe par les questions :

– Pourquoi conditionner le développement de l’enfant à sa soumission à l’implacable « cause » négative qui enferme sa filiation et ses parents dans le ressentiment et la culpabilité ? 

– Pourquoi jeter l’anathème sur l’avenir de l’enfant en stipulant que si l’enfant n’obéit pas à cette idéologie causale, il ne peut que répéter des dysfonctionnements? sans ce rejet des parents point de salut ?

Le destin implacable de la répétition que les anciennes cultures ont eu l’intelligence de dépasser revient en force dans les mécanismes de la discrimination invisible qui se glissent dans la protection de l’enfance… Pourquoi ? Pourquoi cette condamnation à mort de son devenir ? Pourquoi faut-il empoisonner la filiation de l’enfant, c’est à dire son inscription verticale dans l’histoire sociale ? 

Si on décide ensemble de déconstruire ce déterminisme noir, les professionnels pourraient dégager de la mémoire vive et de la liberté créative pour envisager la filiation de l’enfant séparément des actes ou des « présupposés » actes de ses parents.

La filiation peut être étayée, renforcée davantage par un dépassement du passé et de ce pouvoir de véridiction négative pour aller au devant. Car à force de marcher en ayant tout le temps le regard fixé sur les motifs du placement, on tourne en rond, on s’enfonce dans la logique de guerre et de ressentiments.

La haine n’a jamais aidée personne à grandir

La logique du devenir inscrit dans la réforme de 5 mars 2007 de la protection de l’enfance  ouvre sur une alternative novatrice :  tourner la page. Commencer à écrire une nouvelle page en y associant les parents. L’alliance éducative entre les parents et les professionnels est possible dans les services de l’ASE. une méthodologie humaniste replace le droit, les fondamentaux anthropologiques et éthiques. l’enfant n’a as besoin de haïr ou d’en vouloir à ses parents parce qu’il a été placé. Il peut comprendre qu’il s’agit d’un passage, d’un étape dans son cheminement pour grandir. La souffrance en fait partie. On ne place pas un enfant parce qu’il souffre, m’a dit un adulte qui a été placé et qui aurait aimé que les travailleurs sociaux lui donnent l’opportunité d’aller manger des crêpes chez sa grand-mère.

Commencer l’écriture d’une nouvelle page au tout début du placement en autorisant l’enfant à oublier les anciens malheurs, à les compléter avec des détails simples de la vie ordinaire, à les sublimer dans les contes et les jeux et à découvrir et expérimenter lors des visites médiatisées ou lors des moments où ils se retrouve avec les siens le principe d’espérance et l’oubli heureux de l’enfance (dont parlent les philosophes et les psychanalystes des autres pays que la France).

Cette méthodologie commence par le changement des mots utilisés et des manières de penser (le pas de côté). Les professionnels sont à même de faire la paix avec les parents et d’écrire une nouvelle histoire par leur accompagnement humaniste en protection de l’enfance. Une histoire qui mobilise leurs compétences et que l’enfant et son réseau de parenté n’auraient pas pu l’écrire sans eux.

Cela passe par la méthodologie anthropologique des entretiens familiaux développée et enseignée par ARTEFA. Il est possible de mettre en pratique une méthodologie anthropologique et éthique respectueuse du droit qui ouvre le placement à son caractère provisoire, assurant la circulation intelligente de l’enfant entre son réseau de parenté, la société civile et les professionnels rémunérés pour s’occuper de lui.

La prise en compte du contexte de vie réelle des familles

Il est urgent d’inscrire la protection de l’enfance dans la compréhension et la limitation des phénomènes de discrimination et de grande précarisation des familles que les services rencontrent dans tous les Départements.

Il existe des méthodes et outils pour rendre pertinent la perception des professionnels et des bénévoles sur le contexte économique, social, culturel dans lequel vit une famille aujourd’hui. Il faut quitter cette transe psycho-pathologique qui renvoie la cause de tous les dangers, risque et maux à la seule volonté individuelle des parents. Commençons par analyser les données objectifs de la vie des parents : nous avons pu constater dans 10 départements que la grande partie de ces parents vivent de RSA, sont eux-mêmes tourmentés par différentes expériences douloureuses d’exclusion sociale, humiliés depuis leur enfance par une société et une éducation nationale qui ne fonctionnent plus pour les exclus que pour mieux les exclure sur plusieurs générations.

Commençons par connaître combien d’enfants placés dans chaque Département ont leur parents sans un logement décent, sans travail ou au chômage, au SMIC ou au RSA. une telle étude serait d’autant plus facile à faire que ces données existent déjà dans les dossiers des enfants placés.

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