Carte postale à Walter Benjamin

Voir, sur le sentier qui mène de Banyuls à Portbou, ta tête découpée, penchée si bas qu’il faut se mettre à genoux et même à plat ventre, pour être à la même hauteur que tes lunettes et tes yeux.  Ta mythique valise est remplacée par un petit tube en plastic transparent qui contient peut-être un message venu du passé ou d’un présent immédiat, trace laissée par un des nombreux randonneurs qui, pendant l’été, font ce chemin devenu promenade et parfois, pèlerinage pour ceux qui « aiment » Walter Benjamin, et aussi pour ceux qui se souviennent et portent dans leur histoire personnelle et sociale l’épisode tragique de La Rétirada.

Un écriteau accroché sur le poteau où l’image de ta tête est coincée au ras du sol indique: « alter Benjamin ». Avant de penser à l’alter – altérité, je pense au vieil homme en allemand, Alter Mann. C’est aussi la formule utilisée par Lisa Fittko qui n’a pas reconnu en toi le génie du philosophe mais l’image dérisoire d’un vieux monsieur qu’elle a « accompagné » . Tu marchais dans tes chaussures de ville sur des rochers et des broussailles épineuses, sur un sentier qui n’était ni balisé, ni débroussaillé comme de nos jours.

Le témoignage de Lisa Fittko a la tonalité d’un conte inventé dans l’après-coup par une femme qui a expérimenté avec toi ce passage et qui, par la suite, a réussi à faire passer la frontière à plusieurs réfugiés juifs cherchant à éviter les rafles et la déportation dans les camps de la mort.

40 ans plus tard, Lisa Fittko écrit dans ses mémoires un chapitre intitulé « le vieux Benjamin ». La première indication qu’elle veut nous donner de toi réside dans cette phrase:  » Le monde vacille sur ses bases, mais la politesse de Benjamin demeure inébranlable. » Et puis, elle insiste sur un épisode bizarre, un conte: selon Fittko, tu t’es déguisé en marin pour essayer de monter sur un cargo. Et déjà, dans ces premières pages de lecture. c’est Lisa qui est le. personnage principal, c’est elle qui dirige d’une main ferme notre imaginaire pour le faire fondre dans sa version de l’histoire. Elle dit se souvenir comme si c’était hier, puis, plusieurs fois, elle doute, hésite, fait des détours dans es autres souvenirs, nous égare. A propos du sentier de passage en Espagne, Lisa Fittko affirme devant Benjamin que Monsieur Azéma (le maire)  « a passé des heures à tout m’expliquer dans les moindres détails. »  Puis, elle ajoute qu’elle ne connait pas le chemin, « je ne l’ai encore jamais pris. Je possède simplement un bout de papier avec un itinéraire que le maire m’a tracé de mémoire. »*  Lisa raconte qu’elle est allée avec Benjamin rencontrer Azéma qui leur a conseillé de faire la première partie du trajet « jusqu’à la clairière » dans l’apres-midi et de passer la nuit là haut, puis repartir à l’aube.  Le trajet jusqu’à la clairière représentait, selon le maire, trois quart de l’ensemble du parcours. C’est ce que font Benjamin, Fittko, Mme Gurland et son fils. Arrivés à la clairière, Fittko décide de revenir au village au lieu de suivre les conseils d’Azéma. Tandis que Benjamin, fidèle aux conseils d’Azéma, décide de rester là bas, d’y passer la nuit.  A la page 153, Fittko nous dit qu’ils sont partis tous les quatre jusqu’à la clairière. Mais page 154, elle nous fait entendre qu’elle a laissé seul Benjamin dans la clairière et est redescendu pour dormir, pour faire quelques courses …  Et, dit-elle, pour « ramener les Gurland jusqu’ici. » Ensuite, elle raconte sa descente de la clairière, mais nous ne pouvons pas deviner si elle est seule ou avec les Gurland. Une chose est sûre: Benjamin est resté seul là haut pour y passer la nuit sans aucun abri, sans même une couverture. Le lendemain, nous dit Fittko, elle et les Gurland ont refait de nouveau le chemin jusqu’à la clairière. Là haut, Benjamin les attendait. Cet aller-venus de Fittko a pris quelques bonnes heures de plus dans la traversée des montagnes.  Elle nous apprend que le sentier était parallèle à la route Lister, puis … qu’il s’agissait de la route Lister… Mais l’étonnement du lecteur se transforme en malaise lorsque Fittko nous explique qu’elle est redescendu pour acheter de la victuailles pour les fugitifs et qu’ensuite, elle mange son pain et ses tomates. Pendant que Walter Benjamin doit lui demander poliment s’il peut lui aussi s’en servir… Il ne faut pas être un randonneur chevronné pour s’étonner qu’elle avait prévu une seule gourde d’eau pour 4 personnes.  Benjamin n’a pas bu: a-t-il refusé pour laisser aux autres ? Ou personne n’a reparti équitablement l’eau de la gourde?  Walter Benjamin était si assoiffé, nous dit-elle, qu’il a fini par boire de l’eau putride dans une mare. Selon Fittko, le petit groupe est arrivé en Espagne en plein jour, vers quatorze heures. Ensuite, elle enchaîne d’autres souvenirs éparses, notamment les autres passages où elle et son mari ont guidés des fugitifs.

Cette reconstruction mémorielle dans l’après coup tient à la fiction, voire au mythe. Le récit reconstitué 40 ans plus tard ( lorsque Walter Benjamin a commencé à prendre de plus en plus de place dans les références et publications), garde le charme de l’imaginaire de Lisa Fittko.

Mon regard se pose de nouveau sur cette photo que j’ai faite sur le sentier menant de Banyuls à Portbou que l’on appelle désormais « le chemin Walter Benjamin ». Je l’ai parcouru en m’éloignant d’un groupe bruyant et euphorique pour qui le mythe de Walter Benjamin domine les paysages. Ton menton est écrasé contre un bout de rocher pour éviter que le vent emporte ton portrait. Un petit sourire effleure ta moustache qui ressemble à celle de mon père. Je pense que tu joues aux échecs, non pas avec Brecht, mais contre le petit bossu qui te fait gagner et perdre  en même temps. Mais cette image glisse elle-aussi dans le conte. Je choisis de te lire au lieu de faire le « bon public » de cette multitude friande de contes, fictions. Te lire en tant que philosophe et écrivain, conteur. Je voudrais accéder « à  la compréhension historique comme à une seconde vie de ce qui a été compris et dont les pulsations sont sensibles jusque dans le présent. »** Dans ton approche, « la tâche de l’écrivain, comme de l’historien, n’est pas de dire « comment les choses se sont réellement passées. […] La connaissance du passé ressemblerait plutôt à l’acte par lequel au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve.»***

NOTE

  • Lisa Fittko,  Le chemin des Pyrénées, traduit en français par Léa Marcou, Editions Maren Sel & Cie, Paris, 1985, p. 151
  • Walter Benjamin, Eduard Fuchs, le collectionneur et l’historien, in Walter Benjamin, Œuvres III, trad. de Rainer Rochlitz, Paris, Folio Essais, 2000, p. 189
  • Walter Benjamin, Sur quelques thèmes baudelairiens, Oeuvres III, op. cit. p. 335

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